La lettre du mardi

On arrête la philo et on écoute de la musique

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On arrête la philo et on écoute de la musique

West Palm Beach (États-Unis), le 26 juillet 2024. Des partisans dansent pendant que Donald Trump prend la parole, lors du sommet des croyants de Turning Point, en Floride. © Alex Brandon/AP Photo/Sipa

« J’aimerais aborder avec vous aujourd’hui un sujet important. Depuis trois semaines, je tourne et retourne dans ma tête les raisons de la victoire de Donald Trump : l’inflation, la haine des immigrés et des élites politiques traditionnelles, le masculinisme, le rejet du wokisme… Nous avons évoqué tous ces facteurs depuis le 5 novembre, rassemblés dans un grand dossier. Toutefois, je pense qu’il manque un petit quelque chose de décisif.

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Pour expliquer un succès aussi net, les affects négatifs, comme la colère, la crainte ou le ressentiment ne peuvent suffire. Il manque les raisons d’un vote d’adhésion, d’un mouvement de désir mû par de l’affection. Où en trouver l’étincelle dans les discours de Trump, le plus souvent animés par la stigmatisation d’autrui ou la violence ? Je crois que je l’ai trouvée.

Mais je vois que vous êtes un peu fatigués des analyses politiques, des références philosophiques, de tout ce pénible baratin conceptuel. Alors stoppons-là. J’arrête de bavarder. À la place, écoutons un peu de musique, ça nous fera le plus grand bien. Ces temps-ci, je ne sais pourquoi, je me passe en boucle ce vieux morceau de Morcheeba, Rome Wasn’t Built in a Day. Écoutez, en continuant de lire, ça va vous donner la pêche à vous aussi. Ensuite cliquez sur ce lien pour découvrir Anorak, l’un des multiples titres du groupe AlcorMusic, dont le chanteur masqué n’est autre que notre collègue de Philosophie magazine, le grand Noël Foiry. C’est fou comme ça donne envie de mettre le feu et de danser le pogo ! Pour planer après la transe, voici un génial morceau de rock polonais digne d’un Woodstock de l’Outre-Oder. Et pour terminer, un classique des classiques : YMCA, des Village People. Allez-y, ne soyez pas timides, bougez, faites les lettres avec vos bras. Ah, ça va mieux ! Il était moins ennuyeux que d’habitude, l’édito, non ?

“J’espère qu’il va bien”, vous direz-vous peut-être, comme Kamala Harris (vous vous souvenez : la candidate démocrate) après que Donald Trump a, lui aussi, transformé une séance de questions-réponses avec ses électeurs en “festival de musique”, dans l’Ohio, trois semaines avant les élections. Durant une demi-heure, il a simplement passé ses musiques favorites, les morceaux qu’il écoute sans cesse : James Brown, Presley, Sinéad O’Connor, Guns N’Roses, et pour finir en beauté, YMCA. Trump, bien bronzé, a dansouillé, chantonné et rigolé en multipliant les mimiques de vieux beau sur une piste de dancing ringard. Derrière lui, sur un écran, un message : “Donald avait raison sur tout.” Malaisant ? Délirant ? Surréaliste ? Oui. C’est l’idée. Trump a transformé son meeting en boîte de nuit. Il a remplacé la politique par la musique, le militantisme par la joie d’être ensemble. Les démocrates y ont vu un signe de sénilité. Les futurs électeurs de Trump la conviction qu’avec ce DJ au pouvoir, au moins, ils vont bien s’amuser. Le type en cravate avec qui ils étaient venus dialoguer sur des questions sérieuses, qui allait les encourager à exprimer leur haine des migrants ou des élites politiques, a réussi à les étonner, à les faire marrer et même à les faire danser. Un coup de génie.

Puissance du bullshit, pour suivre le célèbre opuscule du philosophe Harry Frankfurt (On Bullshit, publié en 1986, et paru en français en 2005 sous le titre De l’art de dire des conneries) ? Sans doute, avec cette “sorte de relâchement qui refuse ou élude les exigences d’une discipline austère et désintéressée”. Preuve que la question du mensonge est totalement secondaire par rapport à l’insouciance, l’irresponsabilité, la légèreté affichée par Donald Trump en toutes circonstances. Dire des conneries n’a aucune prétention à la vérité, mais exprime une authenticité sans complexe, hautement désirable, surtout quand l’angoisse croît.

Mais avec son festival, Trump a surtout suivi l’intuition de Rousseau qui, dans sa Lettre à d’Alembert (1758), considère qu’il faut remplacer le théâtre par la fête populaire. Le théâtre sépare des acteurs professionnels, qui prononcent le texte d’un autre dans un décor artificiel, et des spectateurs passifs. Il divise, instaure des hiérarchies, manque de naturel. Avec la fête, au contraire, tout le monde danse ensemble, les différences s’estompent, la joie, l’activité du corps et même le ridicule sont autorisés. N’est-ce pas là une promesse politique majeure pour unir une nation – ou au moins un électorat ? En jouant au fou, Trump a donné des envies de danse. Celle-ci se révèlera sans doute macabre et se terminera peut-être dans les lynchages et la bagarre générale. Mais apparemment, le futur président y a trouvé la formule pour triompher.

Quant à moi, je crois que je vais retourner à ma playlist. »

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