L’aventure d’un classique
Arthur Schopenhauer : métaphysique de la mélancolie
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Cet article est issu du numéro 165 de Philosophie magazine « La question woke », en kiosque le 01 décembre 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Drôle d’objet que ce Monde comme volonté et comme représentation qui, à sa parution, ne rencontre que l’indifférence générale. Deux siècles plus tard, le voilà pourtant devenu un ouvrage culte pour métaphysiciens exaltés et poètes maudits. Il faudra vous armer de toute votre volonté si vous souhaitez à votre tour vous y attaquer…
Lorsque Le Monde comme volonté et comme représentation paraît en 1818, son auteur, qui n’a pas 30 ans, est plein d’espoir : il est persuadé que ce qu’il considère comme son grand œuvre ne manquera pas de susciter l’attention, voire la polémique, tant la proposition est nouvelle et tranche avec les disputes picrocholines autour de l’idéalisme qui enflamment alors l’Université allemande. Mais il n’en est rien. Cet ouvrage plutôt épais signé d’un complet inconnu passe totalement inaperçu. La blessure est cruelle, et Schopenhauer met quelque temps à s’en remettre. Dans un poème dédié à Kant, le philosophe à qui il estime tout devoir, il écrit en 1820 : « Le monde m’est désert et la vie longue. » Tout vient à point à qui sait attendre, et c’est finalement par la presse, et non par ses pairs, que viendra la reconnaissance. Dans la préface à la seconde édition du Monde comme volonté et comme représentation publiée en 1844, Schopenhauer se console ainsi : « L’histoire de la littérature en fait foi, il n’est nulle œuvre de valeur qui, pour arriver à sa pleine valeur, n’ait réclamé beaucoup de temps, cela surtout quand elle était du genre instructif et non du genre divertissant. » C’est non seulement la notion de volonté qui captive son lectorat mais aussi la vision désenchantée, désespérée même d’un monde où l’individu ne fait qu’osciller entre souffrance, solitude et ennui, avec l’art pour seule échappatoire. Dans un XIXe siècle où il est de bon ton d’afficher mélancolie et teint pâle, le tableau schopenhauerien de l’existence aux mille nuances de noir fait mouche, surtout parmi les artistes. Les compositeurs Wagner, Mahler, puis Berg s’en réclameront, mais aussi Dostoïevski, Huysmans, Maupassant, puis Céline.