Un classique éclaire le présent

Assassinat de Samuel Paty : le hasard et la morale

Temps de lecture : 3 min

Assassinat de Samuel Paty : le hasard et la morale

© Ugo Mendes Donelli/Unsplash

Mercredi 25 novembre dernier, quatre collégiens de Conflans-Sainte-Honorine ont été mis en examen pour « complicité d’assassinat terroriste », accusés d’avoir désigné, en connaissance de cause, le professeur à celui qui revendiquait vouloir le tuer, en échange d’une certaine somme d’argent. Ces inculpations sont l’avant-dernier maillon d’une longue chaîne d’actions qui ont conduit à l’assassinat de Samuel Paty le 16 octobre dernier. 

Si le meurtre de l’enseignant saisit par sa violence extrême, son caractère dramatique tient aussi à la manière même dont il s’est déroulé. L’assassinat du professeur d’histoire-géographie apparaît comme un enchaînement d’actions, qui se sont agrégées pour aboutir à cette issue tragique. C’est d’abord le malentendu sur l’intention du professeur lors d’un cours consacré à la liberté d’expression, et dont le tact fut pris pour de la défiance. Puis le mensonge d’une adolescente à son père, la protestation de ce dernier sur Internet, les relais dont ce message a bénéficié avant de tomber dans les oreilles d’un radicalisé. Le passage à l’acte est finalement rendu possible par l’intermédiaire de ces quatre collégiens.

L’enchaînement qui a conduit à l’assassinat de Samuel Paty illustre l’idée de « fortune morale », théorisée en 1994 par le philosophe américain Bernard Williams. Réinvestissant la notion de « hasard » en matière de morale, Williams explique qu’une action n’est pas tant jugée comme bonne ou mauvaise en elle-même qu’en fonction de son issue – et parle à cet égard d’un « jugement rétroactif ».

 

  • Le délit qui a conduit à l’inculpation des quatre collégiens n’est pas remis en cause, dans l’enchaînement des faits que l’on connaît. Toutefois, une question persiste : et si, finalement, le tueur n’était pas parvenu à trouver le professeur, ou si son plan avait été déjoué ? Si, d’une façon quelconque, l’assassinat n’avait pas eu lieu, porterait-on le même jugement sur ces adolescents ? Ou bien est-ce l’issue tragique de leur action, qui détermine leur caractère fondamentalement mauvais ?
  • Face à cette difficulté, Bernard Williams introduit la « fortune morale ». À l’encontre d’une conception qui assoit l’empire d’une morale rationnelle et univoque sur le comportement des individus et sur le jugement d’une action, il prévient : « L’ambition qu’on peut avoir de garantir l’indépendance de la morale contre le hasard ne peut qu’être déçue. » Non seulement, le libre-arbitre d’une personne et ses dispositions morales contiennent une part de « hasard constitutif », mais surtout, le jugement de cette action opère a posteriori. Dans cette perspective, Williams défend l’idée que, pour toute action, « la justification, s’il doit y en avoir une, sera essentiellement rétroactive. »
  • Williams prend l’exemple de Paul Gauguin. Le peintre a quitté femme et enfants pour se lancer dans l’aventure artistique. Tournant le dos aux exigences sociales, il ne peut, au moment de faire son choix, savoir si cela en vaudra la peine. « S’il échoue […] il a fait le mauvais choix, non seulement dans le sens banal qui va de soi, mais encore en ce sens que, ayant fait le mauvais choix dans ces circonstances, il n’a rien qui lui permette de penser qu’il est justifié d’avoir agi comme il a agi. S’il réussit, il a une raison de se trouver justifié », explique Williams. Dès lors, « la seule chose qui justifiera son choix sera le succès lui-même. » 
  • L’assassinat de Samuel Paty actualiserait l’exemple de Gauguin, mais à travers un miroir déformant, et inversé. Il ne s’agit pas d’un projet qui se présente comme un pari sur l’avenir, avec son lot de sacrifices, de risques, et de récompenses escomptées, mais bien d’un projet qui vise à nuire, sans équivoque. La réussite de l’entreprise n’est pas, dans l’affaire de Samuel Paty, ce qui permet de justifier l’action a posteriori, mais au contraire ce qui confirme dans les faits le caractère mauvais de ce qui était suspendu au stade d’intention. Or un jugement qui repose sur l’intention n’est que spéculation, rappelle Williams. Reste que dans les deux situations, c’est bien l’issue de l’action qui donne tout son poids au jugement moral sur cette atroce histoire.