Édito

Au saut du lit, l'édito d’Alexandre Lacroix

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Au saut du lit, l'édito d’Alexandre Lacroix

© Charles Berberian

Cet article est issu du numéro 178 de Philosophie magazine « Comment cultiver la bonne humeur ? », en kiosque le 21 mars 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Qu’est-ce qui distingue une émotion – comme la joie ou la gaieté – de la bonne humeur ? La réponse habituelle est que l’émotion admet une cause, il s’agit d’une réaction à un événement, à une parole, à une situation donnée, tandis que la bonne humeur semble surgir toute seule. C’est pourquoi l’humeur dans sa variabilité insaisissable ressemble un peu à la météo que je découvre en ouvrant ma fenêtre le matin. Tiens, aujourd’hui il pleut, il y a un ciel de traîne… ou bien les immeubles sont ripolinés de lumière et l’azur profond. La bonne humeur doit avoir des ressorts physiologiques, mais ceux-ci sont suffisamment éloignés de notre activité consciente pour qu’elle nous surprenne, comme si elle venait d’ailleurs. Du reste, il est possible de vivre exactement la même journée en étant d’humeur sombre ou légère, comme s’il s’agissait là d’un simple filtre coloré à travers lequel nous envisageons nos occupations.

C’est entendu, mais je voudrais tout de même risquer une hypothèse quant à l’origine de la bonne humeur : à mon sens, celle-ci est liée aux commencements. C’est pourquoi elle est par excellence matinale, elle flotte parfois dans l’air avec les odeurs de café et de confiture, elle accompagne le crépitement de la douche. Enfant, j’étais particulièrement sensible au samedi matin, à la cloche de l’école qui résonnait à onze heures et demie et signifiait à cette époque la fin des cours et le début du week-end : c’était pour moi le meilleur moment de la semaine, tout semblait ouvert, la vie plus libre. Le crépuscule du dimanche m’est toujours apparu, au contraire, chargé et mélancolique. Dans les trains, surtout ceux qui partent vers des destinations de vacances – vers Amsterdam, Nice, Perpignan, etc. –, j’ai observé que les voyageurs avaient souvent des conversations excitées et que les rires fusaient dans les minutes entourant le départ, et puis le silence s’établit au bout d’une vingtaine de minutes. Pour la même raison, la bonne humeur semble venir spontanément aux enfants, comme l’impulsion de jouer ou de courir plutôt que de marcher, dans la rue. La vieillesse peut être lumineuse dans son regard mais elle paraît toujours hantée, les fantômes sont peut-être trop nombreux pour qu’on y retrouve le dégagement des humeurs de jeunesse. Parfois, les personnes âgées portent un jugement amusé ou même rieur sur l’existence, mais c’est autre chose, c’est l’expérience qui parle.

Ainsi, cultiver la bonne humeur à mesure que les années passent, cela pourrait se ramener à cette délicate entreprise : s’offrir la chance de vivre encore des commencements. Découvrir un pays ou une ville, apprendre une nouvelle langue, écouter une musique inconnue, ouvrir un bon livre, cuisiner un plat nouveau, emprunter un chemin inédit pour une promenade : peu importe le moyen, ce qui compte c’est le démarrage à partir de zéro. Dans l’élan des commencements, la pesanteur du monde s’allège. Il semble qu’un rêve indistinct va se réaliser. La bonne humeur, c’est ce qui n’est précédé d’aucun constat, ce qui ne récapitule pas, c’est une promesse fugace qui semble émaner du monde sans se réduire à lui.