Édito

Passage de l’éclair : l’édito d'Alexandre Lacroix

Temps de lecture : 3 min

Passage de l’éclair : l’édito d'Alexandre Lacroix

© Charles Berberian

Cet article est issu du numéro 177 de Philosophie magazine « Que peut-on opposer à la violence ? », en kiosque le 15 février 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Comment résister à ses propres accès de violence ?

Il n’est évidemment pas possible de porter plainte contre soi-même et délicat de demander à un tiers de s’interposer quand nous sentons qu’une part de nous-mêmes, sous l’effet d’une colère subite, de la fatigue, du stress ou d’une provocation, est en train d’entrer en éruption et de devenir incontrôlable.

À mon avis, la réponse habituelle que l’on formule à cette question n’est pas entièrement satisfaisante : sauf à avoir une attitude très volontariste, il n’est pas évident de se convaincre de préférer la voie de la raison à celle de la passion, c’est-à-dire de se tenir à soi-même un discours moralisateur qui neutralise l’impulsion agressive. 

Dans La Vie de l’esprit (paru à titre posthume en 1978), Hannah Arendt fait le pari qu’on peut s’améliorer du point de vue éthique en entretenant un dialogue permanent avec soi-même qui serait comme le prolongement intériorisé des échanges que nous avons avec les autres. Ce dialogue avec soi, qu’elle appelle le « deux-en-un », est ce qui permettrait de réfléchir à sa conduite, d’accéder à la pensée critique, à la nuance, au décentrement, au souci d’autrui. Cultiver la sagesse au sens où l’entendaient les Grecs, ce ne serait rien d’autre qu’une tentative pour être à soi-même un ami. Sur le long terme, elle touche un point très juste. Mais ce dialogue est-il si facile à déployer lorsqu’on voit rouge, dans le feu de l’action ?

Une version plus autoritaire de l’autorégulation passe par l’interdit pur et simple ou par le fait de se donner des limites : établir une fois pour toutes qu’il y a des choses qu’on ne fera jamais, quoi qu’il arrive – injurier un inconnu dans la rue ou flanquer une baffe à son enfant, par exemple.

Mais je voudrais proposer ici une autre piste, qui mise moins sur les ressources du langage ou de la pensée comme facteur d’apaisement, qui ne consiste pas à rentrer en soi-même mais plutôt à en sortir : en effet, il me semble qu’un point essentiel est de ne pas s’identifier à la violence quand elle surgit à nous. Ne peut-on pas la voir comme une perturbation étrangère ? N’est-elle pas un dysfonctionnement passager, un peu comme un point de côté ou une crampe, qui ne nous définit en rien ? Nos états internes sont transitoires, et la colère est encore plus rapide à s’évaporer que la tristesse, l’angoisse ou le désir : elle peut être extrêmement intense, mais pas plus d’une ou deux minutes. Si vous avez été pris un jour dans une bagarre fracassante, du genre de celles qui laissent des séquelles, vous avez peut-être fait ce constat étonnant : le déferlement de la violence réelle ne dure que très peu de temps, tout se joue en un éclair. C’est donc sur le passage de l’éclair qu’on peut compter plus encore que sur les ressources du langage.

Dans les mauvais moments, en somme, on cesse d’être à soi-même un ami ou un confident de bonne compagnie. Mais on peut s’envisager comme un phénomène météorologique, comme un orage, rester passif et laisser faire le vent.