Le diable dans les détails
Aux valeurs !
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 58 de Philosophie magazine « 58 - avril 2012 », en kiosque le 29 mars 2012. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Les hommes politiques, surtout à l’approche d’un scrutin, aiment à en appeler aux valeurs. Réputées immuables, rassembleuses, elles seraient de vrais refuges pour une société qui doute. Sauf que ces valeurs sont plutôt floues et loin d’être absolues. Alors, y a-t-il tromperie sur la marchandise ?
En période électorale reviennent les « valeurs » et les « choix de valeurs » – mais ces absolus sont plus problématiques qu’il n’y paraît. Première remarque : la représentation de l’action politique et morale en terme de valeurs est un pur produit de la pensée du XIXe siècle. La notion apparaît au croisement d’une généralisation de la question kantienne « qu’est-ce qui vaut ? » (réponse de Kant : la volonté bonne) chez des philosophes néokantiens comme Heinrich Rickert ou Wilhelm Windelband, de la théorie hégélienne de l’extériorisation et de l’objectivation de l’Esprit chez des penseurs comme Wilhelm Dilthey, et de la découverte de la société et de la sociologie (chez tout le monde…). Les valeurs sont ce qui donne de la valeur.
Ces nouvelles idéalités platoniciennes qui servent de normes aux jugements et inspirent les actions sont interprétées de trois manières. Soit ce sont des absolus métaphysiques posés par Dieu. Telle est la version de Victor Cousin dans Du Vrai, du Beau et du Bien (1853). Soit ce sont des émanations de l’esprit collectif – la société ou le vouloir organique des hommes en communauté chez les sociologues Émile Durkheim ou Ferdinand Tönnies. Soit ce sont les produits de la volonté tout court – que ce soit la volonté de l’homme en général (l’homme kantien ou l’humanité avec sa volonté bonne) ou d’un homme en particulier subjuguant ses partisans par son charisme.