Bernard Stiegler : “Dans la vacance, on cherche à retrouver la consistance dans son existence”
(cc) Anne Adrian / Flickr
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Cet article est issu du numéro 21 de Philosophie magazine « 21 - été 2008 », en kiosque le 03 juillet 2008. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La question du temps traverse son œuvre. De livre en livre, ce philosophe dessine le tableau d’une société sous l’emprise croissante des industries de programmes. Le stade ultime du capitalisme consisterait à contrôler et à synchroniser “ le temps de cerveau disponible”. Ce processus où l’individu se standardise peut provoquer un désespoir et une violence sans précédent. Mais la philosophie peut aider à définir des ripostes.
Philosophie magazine : Quels sont les traits marquants du temps aujourd’hui ?
Bernard Stiegler : Notre époque est caractérisée par la synchronisation. Les industries de programme tendent à synchroniser l’activité de la conscience de chacun, contrôle sur la vie des âmes par le marketing et la télévision qui instaurent le psychopouvoir caractéristique de notre époque. Ce processus de synchronisation trouve ses racines dès la fin du XVIIIe siècle, avec la reproduction machinique des gestes des travailleurs par l’automatisation, qui est alors au service de ce que Michel Foucault a décrit comme un biopouvoir. Généralisée par la grande révolution industrielle du XIXe siècle, la synchronisation aboutit alors à la prolétarisation décrite par Karl Marx : l’ouvrier devient prolétaire. Si un ouvrier œuvre et participe à la genèse de formes de production nouvelle, l’industrialisation qui fait du travail une forme d’esclavage installe, au contraire, ce que Gilbert Simondon décrit comme une perte d’individuation du travailleur. Ce mouvement qu’est l’individuation n’est plus dans le travailleur, dit-il, mais dans la machine qui l’a remplacé comme « individu technique ». Où que vous alliez désormais, vous avez les mêmes modes de production et de distribution. Cette mondialisation se fait au prix d’une synchronisation des modes de vie et de pensée. De nos jours, ce devenir qui s’est étendu à tous les aspects de l’existence anéantit la singularité des existences à travers le consumérisme qui liquide ainsi les savoir-vivre. Depuis une décennie, avec l’évolution catastrophique de la télévision, le symbolique lui-même est devenu un objet de consommation et se trouve désymbolisé : on ne participe plus à la diachronisation des langages, on répète une novlangue préfabriquée. Les industries de programmes ont prolétarisé la production du symbolique. Elles ont ainsi détruit le temps collectif et singulier.