Dossier / La sobriété

Bornes d’abondance

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Bornes d’abondance

©Emilie Möri/VOZ'Image

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Cet article est issu du numéro 163 de Philosophie magazine « La sobriété. Pourquoi est-il si difficile de se modérer ? », en kiosque le 21 septembre 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Le nouvel idéal de sobriété, censé orienter nos vies face à la crise écologique et énergétique, implique une rupture avec l’éthique de la démesure des Modernes. Mais sommes-nous préparés à voir dans la modération un bien plutôt qu’un interdit ?

 

Parmi les plaisirs de l’existence qui ont un impact écologique, y en a-t-il dont vous auriez du mal à vous passer ? J’avoue que réduire l’usage de la voiture personnelle, ne plus me soucier de la mode ou des nouvelles générations de smartphones ne me poserait aucun problème ! En revanche, si je devais limiter drastiquement mes voyages à l’étranger ou renoncer à une bonne viande rouge avec du vin en abondance, cela me coûterait. Ce n’est pas que je refuse le principe de la modération. Mais imaginer que nous n’aurions dorénavant plus droit qu’à un quota de kilomètres pour voyager, de kilos de viande à ingurgiter ou de litres de vin à avaler, fixant pour chacun la mesure acceptable à consommer dans une vie, me semble porter atteinte à l’idée d’une vie accomplie, qui doit pouvoir comporter aventure, excès et confrontation avec ses limites. La possibilité des voyages, surtout ceux dont les occurrences et les contours ne seraient pas prédéfinis, me semble encapsuler une certaine idée de la condition humaine, qui s’éprouve dans l’appel de l’ailleurs et la découverte de terres et de peuples lointains. Et je serais chagriné que les générations futures ne puissent plus profiter du voyage pour « se frotter et limer la cervelle contre celle d’autrui », comme le recommandait Montaigne (Essais).

 

Le désir, essence inflammable

Qu’est-ce qui fait que nous avons autant de mal à viser, non pas même le strict nécessaire, mais l’absence d’excès ? Car ce n’est pas seulement la satisfaction procurée par tel ou tel bien qui nous incite à en vouloir toujours plus, c’est – osons l’admettre ! – la frénésie attachée à l’excès lui-même, vécu comme une affirmation de la puissance de la vie. Aristote l’affirmait déjà : « Il n’y a qu’un seul principe moteur, c’est la faculté désirante » (De l’âme). De même, Spinoza : « Le désir est l’essence même de l’homme en tant qu’on la conçoit comme déterminée, par suite d’une quelconque affection d’elle-même à faire quelque chose » (Éthique). N’est-ce pas ce qui nous aimante dans la poursuite de nos propres excès : l’affirmation de notre puissance de vivre ? Et n’est-ce pas ce qui nous attriste dans la modération : le renoncement à intensifier, autant que possible, la vie ?

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