Christophe Dejours. « Les nouvelles formes d’organisation du travail conduisent à la désolation »

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L’auteur de «Souffrance en France» pose un diagnostic inquiet sur la «banalisation du mal» qui frappe selon lui l’entreprise, depuis l’introduction de nouvelles techniques de management. L’open space est-il un nouvel enfer totalitaire ?

Quel rapport existe-t-il entre la notion de banalité du mal et l’étude du travail ?

Christophe Dejours : Hannah Arendt s’attendait à trouver derrière Eichmann un bourreau avec de la brutalité, de la violence, du sadisme, de l’excitation dans le plaisir de perpétrer des meurtres et de faire acte de puissance. Or elle a découvert un bonhomme assez ordinaire. Mais ce qui l’a le plus surpris a été la manière dont cet homme réduit sa capacité de penser à une stricte concentration sur la qualité de son travail, l’efficacité de sa production, de ses ordres et de leur exécution. Eichmann exécute les ordres sans s’interroger véritablement sur les conséquences de son action au-delà de l’excellence, de la factualité, de l’efficacité, de l’efficience de son travail, comme chaînon intermédiaire dans une chaîne, un processus de production. Sa seule référence semble réduite aux ordres, à l’obéissance aux ordres et à la loyauté... à l’égard de ses supérieurs ! Il rétrécit sa capacité de penser à ce qui est sa tâche. Hannah Arendt a donc été très surprise par le fait que quelqu’un puisse suspendre sa capacité de penser les rapports entre son activité et l’action au sens aristotélicien, au sens où elle-même utilise le concept d’action, c’est-à-dire une action moralement juste. Beaucoup de personnes fonctionnent ainsi aujourd’hui dans le monde du travail.

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