Dossier/“Préférons-nous l'ordre ou le désordre ?”

Bureau, fais ton office !

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Bureau, fais ton office !

© Olivier Culmann/Tendance floue

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Cet article est issu du numéro 166 de Philosophie magazine « Préférons-nous l’ordre ou le désordre ? », en kiosque le 12 janvier 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Dans nos entreprises, nous sommes invités à nous montrer « disruptifs » tout en nous pliant à l’extrême planification du travail. Nous avons rencontré une chercheuse en sciences de l’information et de la communication, un professeur en management stratégique et un philosophe, qui s’inquiètent de l’effet de ces injonctions contradictoires : n’ont-elles pas vocation à engendrer une autre forme de bouleversement, celui du sens même du travail ? Enquête.

 

« Le foutoir sur ton bureau, ça me stresse ! » Si vous êtes quelqu’un de bordélique, n’ayant aucune difficulté à laisser votre espace de travail en désordre, vous avez sûrement déjà entendu une telle remontrance de la part de l’un de vos collègues. Le bureau se partage effectivement entre deux catégories d’individus : ceux qui ont besoin de ranger et d’évoluer dans un environnement ordonné, délesté de tout élément parasite ou superflu ; et les autres, que les amas de feuilles volantes, dossiers et autres babioles en tout genre ne dérangent absolument pas. Des différences de caractère et d’appréhension qui pourraient passer pour anecdotiques mais qui semblent avoir des effets importants sur notre manière même de travailler et donc d’interagir avec nos collègues. Une étude réalisée par des chercheurs de l’université du Minnesota, publiée en 2013 dans la revue Psychological Science, a ainsi établi que, si un bureau ordonné aide l’individu à simplement faire ce que l’on attend de lui, à se concentrer sur des consignes à respecter, un environnement désordonné favorise quant à lui l’esprit créatif et l’innovation. « Un cadre propre amène les gens à faire de bonnes choses : ne pas commettre de faute, ne pas jeter de déchets et faire preuve de plus de générosité, explique la psychologue Kathleen Vohs, coautrice de l’étude. Cependant, nous avons constaté que vous pouvez obtenir des résultats vraiment incroyables lorsque vous vous trouvez dans un environnement désordonné. »

Parmi les expériences menées par les chercheurs, l’une concerne 34 étudiants néerlandais répartis dans deux pièces. Les participants placés dans des environnements ordonnés ont eu tendance à donner en moyenne deux fois plus à une association caritative, lorsque cela leur a été proposé, que ceux placés dans des pièces en désordre. En revanche, une autre expérience impliquant 48 étudiants américains dans des conditions similaires a mis en évidence que les participants avec des bureaux en désordre ont, par exemple, mieux su imaginer et proposer des usages originaux pour une balle de ping-pong. « Les environnements désordonnés semblent inspirer un esprit révolutionnaire, ce qui peut produire des points de vue inédits, conclut Kathleen Vohs. Les environnements ordonnés, eux, encouragent ce qui est conventionnel, le choix de la sécurité. » Finalement, « être dans une pièce en désordre a conduit à quelque chose que les entreprises, les industries et les sociétés recherchent avidement : la créativité ».

 

Une sérendipité bridée

Il y aurait donc une certaine fécondité du désordre au travail. C’est un motif qui a le vent en poupe depuis quelques années et que la fortune du terme « sérendipité » a pu mettre en relief. Forgeant la notion en 1754 à partir d’un conte persan médiéval, Les Trois Princes de Serendip, l’écrivain anglais Horace Walpole cherche à décrire la façon dont les personnages font, au cours de leur périple, « toutes sortes de découvertes, par accident et sagacité, de choses qu’ils ne cherchent pas du tout ». Aujourd’hui, si la sérendipité fait florès dans les entreprises, c’est, semble-t-il, parce qu’on y voit une sorte de méthodologie créative potentielle : ne pas avoir la volonté de trouver en ordonnant, en planifiant, mais se laisser porter, multiplier les points de vue et les chemins de traverse, sans ordonnancement rigide préalable. Comme si l’on avait pris conscience d’une constante dans le processus de découverte, à savoir la place qu’y jouent la surprise, l’imprévu et le désordre. Dans son livre Sérendipité. Du conte au concept (Seuil, 2014), la chercheuse en sciences de l’information et de la communication Sylvie Catellin multiplie les exemples pour signifier qu’au fond, « quasiment toutes les grandes découvertes se sont faites ainsi : en prêtant attention à ce qui surprend et en imaginant une interprétation pertinente ». Le désordre y a souvent une part, y compris celui de l’espace de travail lui-même, comme celui du scientifique, réputé négligent, Alexander Fleming, qui doit la découverte de la pénicilline à l’observation, au retour de ses vacances, de ses cultures de staphylocoques moisies à cause de miettes de sandwichs au fromage qu’il y avait fait tomber.

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