Dossier / “Et si on apprenait autrement ?”

Coach Épicure ou tuto Aristote ?

Temps de lecture : 9 min

Coach Épicure ou tuto Aristote ?

Étude des mains et des bras d'un homme (plume) par  Albrecht Dürer (1471-1528) ; British Museum, Londres, Royaume-Uni. © Bridgeman Images

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 172 de Philosophie magazine « Et si on apprenait autrement ? », en kiosque le 17 août 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Plus forcément besoin de s’inscrire à des cours pour apprendre une langue, se mettre au jardinage ou bricoler. Il suffit d’ouvrir une application ou un tutoriel sur son smartphone, de passer quelques jours chez un agriculteur ou de se rendre à un atelier de réparation collaboratif pour saisir les bons gestes. Le plus étonnant est que ces nouveaux outils reprennent des méthodes alternatives proposées depuis longtemps par les philosophes. Tour d’horizon.

 

Le tutoriel d’Aristote

Pour apprendre à se servir d’un couteau de cuisine, le plus simple – si vous avez oublié de le demander à vos grands-parents – est de visionner la vidéo d’un cuisinier. Chef Michel Dumas, par exemple, avec son tablier, sa moustache tombante et son humour pince-sans-rire, explique comment placer ses doigts « pour un maximum de force et de contrôle » sans se couper, dévoile la technique de l’affûtage, insiste sur la bonne posture à adopter pour ne pas se faire mal au dos et montre le bon mouvement. Il passe ensuite à la pratique avec divers légumes. Non seulement on intègre le geste parfait mais, en plus, on se prépare une bonne soupe.

Le tutoriel, devenu immensément populaire avec la vidéo sur Internet, est indispensable lorsque l’on veut réparer une machine à laver, planter des tomates ou se mettre à la photo. On s’en sert une seule fois, en cas de problème inattendu, ou régulièrement, pour progresser. Et c’est gratuit. En plus, chef Michel, s’il a créé sa gamme de couteaux et de tabliers en vente sur son site, est pédagogue et ne lésine pas sur les petites formules rigolotes. 

“Selon Aristote, le savoir du géomètre ne suffit pas : il faut également attraper le tour de main de l’artisan”

 

Le principe du tutoriel est simple : il suffit de reproduire les bons gestes. C’est l’optique d’Aristote (384-322 av. J.-C.), pour qui la maîtrise des connaissances théoriques ne donne pas forcément de bons résultats sur le terrain. C’est par le corps, l’expérience, l’habitude de faire les gestes que l’on progresse véritablement. Copier n’a d’ailleurs rien d’indigne si l’on a compris les grands principes. Aristote, dans sa Poétique, exalte la mimèsis, l’imitation. Contrairement aux animaux, « l’homme est l’être le plus enclin à imiter, et il fait ses premiers apprentissages au moyen de l’imitation ». Cela nous donne même du plaisir, précise-t-il, et ne nous empêche pas d’inventer.

La méthode d’Aristote s’oppose à celle que proposait son maître Platon, le fondateur de l’école élitiste de l’Académie, pour qui apprendre une discipline passe par une initiation à ses idées directrices et abstraites. Or, selon Aristote, le savoir du géomètre ne suffit pas : il faut également attraper le tour de main de l’artisan. Il n’aurait donc pas méprisé les leçons de cuisine de chef Michel. 

L’appli stoïcienne

On peut apprendre partout et à n’importe quelle heure avec les applications : se mettre au code de la route et même, paraît-il, « muscler son cerveau » en jouant au Sudoku. Prenons une célèbre application d’apprentissage des langues. Elle est fondée sur la mémorisation – à force de traduire, de remplir des blancs et de tester ses connaissances –, sur une méthode progressive et sur l’assiduité. Avec dix minutes par jour d’exercice, on peut apprendre une langue à partir de zéro. Le vocabulaire de base, les règles élémentaires, les justes expressions s’inscrivent progressivement dans la mémoire de l’utilisateur. 

Cet article est réservé aux abonnés
Les concepts liés à cet article

Finalité