Édito

Contre les fantasmes, l'édito d’Alexandre Lacroix

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Contre les fantasmes, l'édito d’Alexandre Lacroix

© Charles Berberian pour PM

Cet article est issu du numéro 179 de Philosophie magazine « Sexe. Où est-ce que ça coince ? », en kiosque le 25 avril 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Je voudrais défendre ici un point de vue qui est probablement assez minoritaire : en matière de sexualité, je serai prêt à soutenir que les fantasmes sont à la fois inutiles, inintéressants et nuisibles.

Qu’est-ce qu’un fantasme ? Le mot dérive du grec phantasma, qui signifie « apparition », « fantôme », et vient lui-même du verbe phainein, « rendre visible ». Fantasmer, c’est échafauder un film, c’est projeter dans son propre cinéma intérieur ce que l’on aimerait bien vivre avec un ou plusieurs partenaires. Faire l’amour sur une plage ou dans une barque, en forêt, dans une cage d’escalier, ligoter ou menotter l’autre, lui mettre un bandeau sur les yeux, avoir une aventure avec un voisin ou un collègue, tenter le plan à trois ou à quatre, que sais-je… Si le fantasme a plutôt bonne presse, c’est qu’on le crédite de nourrir l’imagination mais aussi d’encourager la sublimation et de nous éloigner de l’impulsivité, de la recherche de la satisfaction prosaïque. Le fantasme, après tout, n’existe que dans la tête. N’est-ce pas un plaisir bien innocent ?

Le premier reproche qu’on pourrait adresser à l’activité fantasmatique est qu’elle crée un arrière-monde. Par rapport à ce qui a été conçu en esprit, visualisé au cours d’une rêverie solitaire, la réalité est condamnée à décevoir. Comment serait-elle à la hauteur ? Dans le fantasme, l’éclairage est toujours idéal, le désir garanti, les gestes fluides et logiques, les peaux satinées et sans défauts, il n’y a pas d’obstacle. Mais la principale qualité du réel, n’est-ce pas de nous résister ? De n’être pas malléable par notre volonté, mais à la fois surprenant et imparfait ? Qui créa les arrière-mondes ? demande Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra : « Ce fut le corps qui désespéra du corps. » Et de se féliciter d’avoir cessé de fuir, d’être revenu au corps et à la terre : « maintenant, croire à de pareils fantômes ce serait là pour moi une souffrance et une humiliation »…

Mais il est une autre raison moins métaphysique pour se méfier du fantasme : lorsqu’il est formulé, partagé avec l’autre, il prend l’allure d’une attente, voire d’une sommation, d’une injonction. On exige de l’autre qu’il obéisse au fantasme, qu’il l’exécute. Et c’est là que les problèmes commencent : si l’autre ne réalise votre fantasme que dans le simple but de vous faire plaisir, tandis que votre marotte lui est indifférente ou même un peu désagréable, ne sort-on pas complètement de l’atmosphère de spontanéité et de liberté qu’on serait en droit d’espérer dans la vie érotique ? Les choses les plus originales qu’on accomplit, ne serait-il pas préférable qu’elles arrivent dans la folie du moment, au feeling ? En somme, le fantasme n’introduit-il pas de l’artificialité dans la relation ?

Car c’est le troisième reproche que je serai tenté d’adresser au fantasme personnel : il ne naît pas de la relation elle-même. Il s’agit d’une forme a priori ; en vocabulaire philosophique, on pourrait dire qu’il a un côté transcendantal – il précède la rencontre et la sensation, et prétend en fixer par avance le cadre, le déroulement. Le fantasme est une sorte de mise en pli préalable à la pousse des cheveux. Par là, il nous coupe la possibilité d’accéder au sexe comme à une expérience ouverte au cours de laquelle les gestes dialoguent et s’inventent réciproquement.

Mais j’entends déjà poindre une remarque : faire l’amour directement, sans y amener aucune lubie étroitement subjective ni scénario tordu, ne serait-ce pas encore un fantasme ? Cette objection tient de la pirouette, mais, pour y répondre, je ne proposerai aucun argument : je vous recommanderai simplement d’essayer !