Bac philo 2026

Corrigés du bac philo – filière technologique : “La technique peut-elle être mauvaise ?”

Temps de lecture : 8 min

Corrigés du bac philo – filière technologique : “La technique peut-elle être mauvaise ?”

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Audrey Jougla, professeure de philosophie, vous propose cette année sa « copie de bac » pour le sujet de dissertation tombé en filière technologique : « La technique peut-elle être mauvaise ? »

Attention, le plan et la réponse suivante sont une proposition de correction : il s’agit ici de pistes possibles de traitement du sujet et non de la copie-type attendue par les correcteurs !


 

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Introduction

Au même titre que l’art, le travail et la culture, la technique est indissociable de la nature humaine : il est impossible de concevoir une humanité sans technique. Que l’on pense aux premiers outils, à l’instauration de techniques agricoles, puis d’infrastructures (ponts, routes, irrigation, méthodes de construction…), chaque époque peut se lire et s’expliquer à l’aune de son développement technique. Ce qui nous pousse à concevoir la technique comme bénéfique, dans ses conséquences pratiques comme dans son potentiel pour l’humanité.

Pourtant l’histoire nous renseigne tout autant sur le détournement des possibilités offertes par les avancées techniques, sur l’aveuglement qui en découle et la tentation de pouvoir, presque incontrôlable : toute technique serait bonne dans l’idée de ses concepteurs, mais elle pourrait être détournée, dévoyée, par l’usage que certains en font – autrement dit, être pervertie par des personnes mal intentionnées.

Mais est-ce seulement l’usage qui serait en cause ? Jusqu’où dissocier l’usage technique de la technique elle-même ? Et comment prétendre contrôler ce qui, par nature, s’affranchit des limites connues ?

Si la technique est d’abord à considérer comme intrinsèquement bonne, au sens pratique autant que moral – car vertueuse –, elle ouvre aussi la voie à des pouvoirs de nuisance inédits et risque d’accroître la capacité d’action du mal. La question morale du bon et du mauvais ne concerne alors pas tant l’usage de la technique que son encadrement : qui, et comment, peut codifier et contrôler (dissuader, sanctionner) ce qu’une technique peut faire ?

I. La technique est intrinsèquement bonne 

A) La technique, dépassement de l’animalité

S’interroger sur la possibilité néfaste d’une technique revient à prendre acte que la technique est initialement bonne. Du grec technè, la technique est une capacité à produire selon des règles : c’est une méthode, une rationalisation qui permet la maîtrise, et dont la transmission est possible. « On n’a jamais rencontré un outil crée de toutes pièces pour un usage à trouver sur des matières à découvrir », écrit ainsi le préhistorien et philosophe André Leroi-Gourhan : la technique est un propre de l’homme, et nous écarte de l’animalité.

 

B) Un instrument de la vertu

Grâce à la technique, nous maîtrisons notre environnement : c’est une puissance libératrice, qui nous affranchit des contraintes connues et existantes. Chaque technique est ainsi le fruit d’une réflexion et d’une ingéniosité humaine au service de la résolution de problèmes rencontrés. Or le propre de l’homme est aussi de s’extraire de l’asservissement et de s’en libérer, de devenir « maître et possesseur de la nature » grâce à cette faculté, selon la formule de René Descartes. La technique est aussi la résultante de vertus humaines : l’effort, la curiosité, le travail (parfois collectif), l’enseignement, la transmission, la tentative sont autant d’étapes qui permettent de parvenir à une technique, quel que soit le domaine. 

 

C) La construction d’un monde

La technique marque enfin l’évolution d’une civilisation car elle constitue une prise et un contrôle sur notre environnement, à l’instar du travail selon Karl Marx. Elle nous rend architecte de notre monde. Tout progrès technique bénéficie ainsi à l’humanité tout entière : il se déploie, se transmet ensuite, à son époque, puis aux suivantes. Chaque avancée technique peut être perçue comme une trouvaille de l’humanité, sur laquelle les générations futures capitalisent. Un don généreux que l’homme fait à ses descendants : là encore, ce que les animaux ne font pas.

II. Mais la technique ouvre le champ à des pouvoirs de nuisance inédits

A) Des limites inconnues 

L’affranchissement du monde connu, la création de nouveaux horizons, de nouvelles frontières technologiques repoussent alors le cadre des actions humaines. Des limites sont alors à inventer : par définition, la nouveauté qui est créée par toute technique appelle de l’inconnu, dont le versant nocif apparaît immédiatement. Pensons aux débuts du web et à l’essor du darknet, sorte de monde parallèle sans foi ni loi où le pire côtoie l’intolérable. Pensons aussi aux conséquences néfastes, mais inconnues ou involontaires : le radium, utilisé à ses débuts dans des crèmes cosmétiques, avant que l’on en connaisse les propriétés, ou, plus largement, les effets secondaires imprévus de médicaments pourtant mis sur le marché. Toute technique va de pair avec un besoin de retour d’expériences, une phase de tâtonnement, qu’elle concerne les incidences physiques ou morales. 

 

B) La technique, amorale plus qu’immorale

Mais le terme de « mauvais » implique une dimension morale qui relèverait de l’intention plus que de la capacité. Or la technique peut être mauvaise en elle-même, parce qu’elle suscite chez l’homme l’orgueil, la démesure (hubris), le rêve de puissance exacerbée : elle réveille en nous des passions tristes, des appétits nocifs, comme la tour de Babel censée rivaliser avec Dieu. Avec la technique, nous avons ouvert une boîte de Pandore.

Dans cette démesure, la technique, en décuplant ce que l’on peut faire, appelle forcément et immédiatement les mauvaises intentions puisqu’elle accroît la puissance. Le risque d’emploi de la force nucléaire n’est ainsi pas redouté par les démocraties mais bien plus par des dictateurs au pouvoir, ou des États que l’on caractériserait déjà d’« États voyous ». C’est ce contre quoi met en garde Jacques Ellul dans La Technique ou l'enjeu du siècle (1954). « Nous ne sommes pas soumis à la technique comme à un outil, mais à l’idolâtrie de la technique », écrit-il : la fascination pour le progrès est le fait d’orgueil et de volonté de domination, bien plus que d’affranchissement ou de résolution de problèmes ordinaires. Cette idolâtrie pour la technique peut se mesurer aussi par l’omniprésence technique dans nos vies (comme celle déjà envahissante des écrans), et sa mainmise sur nos comportements est une conséquence de toute technique. 

 

C) Le risque de l’asservissement

Enfin, la technique peut être mauvaise en elle-même car elle instaure un asservissement : l’ascendant de celui qui possède la technique sur celui qui ne la possède pas. Qu’elle soit technologique (vitesse, machines, outils, accès à certains objets ou infrastructures que d’autres n’ont pas), mais aussi en termes de techniques de soi pour reprendre Michel Foucault (ascendant sur autrui par la maîtrise de son corps, de sa rhétorique, manipulation, maîtrise des codes sociaux ou de ce que l’on nomme l’ingénierie sociale). Dès que la technique apparaît, la capacité de maîtrise et la question d’accès à celle-ci se posent, créant forcément une hiérarchie et une domination. Et toute technique accroît, par voie de conséquence, la capacité d’action d’individus nocifs.

Par ces caractéristiques, on pourrait dire que toute technique en soi crée un univers inédit, à défricher, sans foi ni loi, et qu’elle crée aussi une rupture de cohésion (entre ceux qui ont accès à la technique et ceux qui ne l’ont pas). Contrairement à ce que l’on énonce souvent, en dissociant une technique qui serait neutre ou bénéfique, et un usage qui pervertirait celle-ci, nous comprenons que quel que soit l’usage, toute technique détient en elle une part nocive.

III. La question n’est donc pas si la technique est bonne ou mauvaise… Il s’agit de savoir comment encadrer son usage

A) Devancer les conséquences néfastes

Une technique ne s’utilise qu’en fonction d’une norme, dès lors qui codifie et comment s’assurer que la loi, ou l’encadrement de la technique, est respecté ? Et que risque la société si certains outrepassent la loi et l’encadrement. C’est ainsi que Hans Jonas décrit notre responsabilité envers les générations futures. Dans Le Principe responsabilité (1979), Jonas explore comment nous avons le devoir de devancer les conséquences possiblement néfastes de la technique, car « la promesse de la technique moderne s’est inversée en menace », écrit-il. Une technique n’est jamais prévue pour tous, même la plus ordinaire (le permis de conduire, l’usage de certains médicaments sur ordonnance) : parce que l’homme est faillible, ou peut perdre son propre contrôle, le garde-fou et la limite bornent la société comme la technique la développe. 

Le problème philosophique visé par ce sujet ne relève pas tant du bon et du mauvais que contient toute technique, mais du jeu entre les possibles et les freins – les pouvoirs offerts par toute technique et les contrepouvoirs qu’on lui oppose. Qu’il s’agisse d’intelligence artificielle, de drones militaires ou de tout type d’armement NBC (nucléaire, bactériologique et chimique), interroge la prise de contrôle de la technique sur l’humanité. Ce que nombre de dystopies documentent, parfois par la métaphore de machines, de cyborgs ou de zombies envahissant l’humanité, renvoie à cette crainte tout aussi universelle que la fascination pour le progrès : que l’humain soit lui-même dépassé par sa propre créature. 

 

B) L’expertise, un domaine à encadrer politiquement

Sans verser dans le catastrophisme, concevoir, comme l’annonçait Jacques Ellul, que tout dans nos vies est désormais technicisé et que la technique n’est plus un phénomène mais bien le « milieu environnant » de l’existence humaine, c’est comprendre aussi notre grande dépendance à l’égard de cette technique. L’électricité, la voiture, le web et le smartphone ne nous dictent-ils pas des manières de vivre et de penser ? Que serions-nous sans eux ? 

Surtout, ce que nomme Ellul, c’est à quel point la technique tend à imposer sa logique propre à toute la société, subordonnant l’économie, la politique, la culture et même l’humain à l’efficacité technique. Et le risque politique, est de donner un poids à l’expertise technique que nos démocraties n’ont pas anticipé : à l’omniprésence technique répond le poids de l’expertise, ce contre quoi met en garde Bruno Latour. Ce que pointe la technique, dans son accroissement de puissance, est alors un critère tout aussi humain : notre grande vulnérabilité.

Conclusion

La technique humaine nous ouvre vers son infinité et sa perfectibilité, là où l’animal ne dispose pas de cet élan : « Les ruches des abeilles étaient aussi bien mesurées il y a mille ans qu’aujourd’hui », écrit Pascal (Préface sur le Traité du vide). Pourtant, on ne saurait réduire de manière angélique la technique à un bienfait et cantonner ses méfaits ou sa nocivité à l’usage que l’on en fait. Au contraire, toute technique contient en elle autant de vertus que de malignité, et ce terrain lexical moral appelle un discernement qui dépasse le simple partage entre intentions et conséquences. 

Condamner la technique n’aurait aucun sens, mais il faut comprendre, avec Ellul et Jonas notamment, que l’idolâtrie envers la technique ou son omniprésence renforcent notre vulnérabilité et notre responsabilité à l’égard des générations futures. Notre liberté, aujourd’hui, n’est plus conditions par le progrès technique : au contraire, elle l’est par l’encadrement de celui-ci. À grande possibilité technique, grande responsabilité morale. La technique est ainsi tout aussi bonne que mauvaise, elle est surtout un risque : mais le risque est beau. Surtout quand il appelle l’humain à réfléchir et à œuvrer pour le bien de tous.


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2. Peut-on être heureux quand les autres ne le sont pas ?

3. Explication de texte : un extrait de Humain, trop humain, de Friedrich Nietzsche (1878)

➤ Filière technologique :

1. Débattre, est-ce chercher la vérité ?

2. La technique peut-elle être mauvaise ?

3. Explication de texte : un extrait de Le Juste, de Paul Ricœur (1995)