Comment mieux vivre ?
Demain, tous sous antidépresseurs ?
© Jaroslav Frank/iStockphoto
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Imaginons une société où tout le monde vivrait sous antidépresseurs. D’un point de vue utilitariste, on pourrait voir cette évolution comme un progrès qui mettrait fin à nos angoisses et nous rendrait plus efficaces. Mais ne risquerions-nous pas là de sombrer dans une nouvelle dystopie ?
Elle va s’effondrer, me dis-je. Du moins, elle le devrait. L’amie à qui je rends visite croule sous les ennuis et les responsabilités : deux enfants, dont un qu’elle vient de ramener des urgences, un mari parti travailler à l’étranger, un job prenant, d’atroces douleurs de dos… Et pourtant, elle demeure tout sourire, comme si les tracas de l’existence n’avaient aucune prise sur son humeur égale. « Mais comment fais-tu pour gérer tout ça ? » n’ai-je pu m’empêcher d’interroger. « C’est simple : je prends des antidépresseurs. C’est GÉNIAL ! » me répond-elle, hilare.
Une vie sous psychotropes
Son cas n’est pas isolé. En menant une rapide enquête, je me suis rendu compte, à ma grande surprise, qu’une part conséquente – pour ne pas dire une majorité – de mes amies vivait sous psychotropes. À tel point que j’en suis à me demander si je ne suis pas la seule quarantenaire de Paris à ne pas en prendre.
Nous n’en sommes pas encore là, si j’en crois les chiffres. D’après le Baromètre de la santé de 2014, seuls 6 % des Français ont consommé des antidépresseurs dans l’année et 10 % d’entre eux des anxiolytiques. Si l’on tient compte de la consommation de médicaments psychotropes dans leur ensemble, les chiffres sont en revanche plus inquiétants : 35 % des 15-85 ans déclarent en avoir pris au moins une fois dans leur vie ; chez les femmes, le chiffre monte à 42 %. La prescription d’antidépresseurs a par ailleurs augmenté de 62 % chez les enfants et les adolescents entre 2014 et 2021, d’après un rapport du Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge (HCFEA). Serions-nous en train de nous acheminer vers une société où tout le monde prend des cachets pour survivre ? Et si oui, est-ce grave, docteur ?
Régulés par la chimie
Soyons clairs : je ne suis pas de ceux qui rejettent le traitement médicamenteux des troubles psychiques. Certes, j’ai lu Michel Foucault lorsque j’étais adolescente. J’ai pu être tentée par sa vision d’une psychiatrie aliénante, d’un biopouvoir disciplinaire destiné à faire entrer les individus dans le rang d’une société conformiste. Impossible, cependant, de se laisser convaincre par les tenants de l’antipsychiatrie lorsqu’on a, comme moi, grandi auprès d’un père gravement dépressif qui, en l’absence d’un traitement efficace, en est venu à se donner la mort, et vu des proches bipolaires sombrer dans des crises maniaques aussi dangereuses pour eux que pour moi. La question qui m’occupe ici est celle de la généralisation d’une consommation de psychotropes réguliers – « de confort », si j’ose dire. Que devient un monde dans lequel nos émotions sont systématiquement régulées par la chimie ?