La grande histoire d’une notion
Donald Trump : le grand retour du mercantilisme ?
©Pete Linforth/Pixabay
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Avec ses droits de douane qui font trembler le monde et inquiètent les marchés financiers, Donald Trump semble tourner le dos à la doctrine libérale du libre-échange et ressusciter un vieux courant économique, le mercantilisme. Mais utiliser l’économie pour garantir sa puissance est un chemin semé d’embûches. C’est ce que montre notre enquête sur une école de pensée mal connue.
Les tarifs douaniers que cherche à imposer Donald Trump marquent, d’après certains spécialistes, le retour d’un ancien courant, le mercantilisme, apparu durant la Renaissance – même si le terme lui-même n’est apparu qu’au XVIIIe siècle. Si le mercantilisme ne forme pas un corps de doctrines unifiées, il marque une nouvelle de penser l’économie. Durant le Moyen Âge, en effet, la pensée économique est une ramification de la théologie chrétienne scolastique, pas un domaine autonome. L’économie désigne alors la gestion des affaires domestiques. Avec la modernité, elle devient politique : c’est un enjeu public, collectif, qui intéresse la nation tout entière, et tout particulièrement les États qui sont en voie de consolidation et de centralisation. Le nouveau discours économique qui émerge n’est plus le fait de théologiens raisonnant sur des problèmes généraux dans une optique universaliste, mais celui d’auteurs laïcs qui s’adressent directement aux puissances publiques.
Un pionnier italien de la “raison d’État”
C’est l’homme de lettres italien Giovanni Botero (1544-1617) qui passe pour le pionnier du mercantilisme. Dans son essai Della Ragion di Stato (1589 ; disponible dans une édition française récente chez Gallimard), il avance l’idée de « raison d’État », qui comprend une dimension économique majeure. « Botero effectue une opération originale : il place la question économique au cœur même de la pensée politique et de la théorie de l’État », souligne Romain Descendre dans l’article « Raison d'État, puissance et économie. Le mercantilisme de Giovanni Botero ».
Développement économique et développement de la puissance de l’État vont de pair. L’État doit intervenir dans l’économie pour la stimuler, car c’est de là qu’il tire une grande partie de sa force. Sur le plan défensif, il s’agit de protéger l’économie intérieure. Sur le plan offensif, il faut absorber une partie de la puissance économique des autres pays. Le commerce extérieur, en pleine croissance alors que se déploie la première mondialisation, devient alors un enjeu central. Il est important que l’État maintienne une balance commerciale excédentaire. Pour parvenir à l’excédent, les gouvernements disposent de toute une palette d’instruments économiques : tarifs douaniers, quotas d’importation, subvention aux exportations afin de rendre les produits nationaux plus compétitifs, etc. Un « nationalisme économique » émerge peu à peu. Botero serait-il le véritable ancêtre de Trump ?
Des châteaux en Espagne
Dans l’Espagne du XVIe siècle se développe une forme maladroite de mercantilisme, qualifiée de bullionisme (le terme est construit à partir de l’anglais bullion, qui signifie « lingot »), dans les cercles intellectuels. Pour les économistes espagnols de l’époque, comme Luis Ortiz, Sancho de Moncada, Tomás de Mercado et Pedro Fernández de Navarrete, la richesse d’une nation est fonction de ses réserves en métaux précieux – principalement l’or et l’argent. La politique économique doit donc s’efforcer avant tout de les accroître.
Ce n’est pas un hasard si cette idée, qui est l’un des grands traits caractéristiques du mercantilisme, s’affirme dans le monde hispanique. En Amérique, l’Espagne est à la tête d’un immense empire colonial où l’on découvre beaucoup d’or. Le pays recourt, dans ses entreprises militaires, à de coûteuses compagnies de mercenaires. Plus d’or garantit donc les conquêtes futures. Mais, en matière commerciale, l’Espagne se concentre sur l’exportation de matières premières à bas prix et importe des produits manufacturés coûteux. Ceci nuit au développement de sa production manufacturière, crée une dépendance et conduit finalement au gaspillage d’une richesse que l’Espagne entendait accumuler. Les politiques inspirées par le bullionisme s’avèrent être un échec. « La mentalité qui l’inspire n'est pas celle d'un commerçant, mais d'un propriétaire soucieux de ne rien laisser sortir de son domaine et qui d'ailleurs au terme de ce régime s'épuisera dans une lente et progressive anémie », résume au XXe siècle l’économiste français Claude-Joseph Gignoux.