Duels d’excellence

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(cc) Unspash / Hermes Rivera

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Cet article est issu du numéro 119 de Philosophie magazine « Le culte de la perfection. Jusqu’où s’améliorer ? », en kiosque le 26 avril 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Vaut-il mieux se laisser vivre ou courir ? La jouer sobre ou excessif ? Exploiter ou non son potentiel ? Afin de répondre à ces questions, nous avons organisé des matchs entre philosophes. Qui en sortira vainqueur ? À vous d’arbitrer.

Faut-il être super attentif ou détendu ?

Ne jamais baisser la garde, avec les stoïciens (Antiquité)

« L’art de vivre est comparable à l’art du
lutteur »

Marc Aurèle

Vous voulez devenir meilleur ? Atteindre la sérénité parfaite ? Suivez la méthode stoïcienne : restez aux aguets, comme un chasseur ou un combattant. « Plutôt qu’à la danse, l’art de vivre, affirme Marc Aurèle, est comparable à l’art du lutteur, en ce qu’il faut se tenir prêt, sans broncher, à répondre aux coups qui fondent sur nous, même s’ils sont imprévus » (Pensées pour moi-même). Répétez-vous les règles de base – c’est-à-dire habituez-vous à imaginer toutes les situations possibles pour y réagir de manière appropriée. « Quand on t’offre de l’argent, demande par exemple Épictète dans ses Entretiens, t’es-tu exercé à faire la réponse qu’il faut : “ce n’est pas un bien” ? » Lorsqu’une situation que vous n’avez pas anticipée survient, appliquez donc un critère simple : ceci dépend-il, ou non, de vous ? Si l’on vous annonce la mort ou la maladie de quelqu’un, inutile de vous affliger : cela ne dépend pas de vous. En revanche, devant un objet de désir, de haine ou de dégoût, vous pouvez vous raisonner et décider de ce que vous allez faire. Grâce à l’attention (en grec, prosochè) et à la maîtrise de soi (enkrateia), vous ne vous laisserez jamais surprendre à pleurer sur ce à quoi vous ne pouvez rien, ni déborder par la passion. Sans cesse, répétez le mantra de Marc Aurèle : « Efface l’imagination. Arrête cette agitation. Dans le temps, fixe le présent. Sache ce qui t’arrive à toi ou à autrui. […] Songe à ta dernière heure. Laisse la faute commise par un homme à l’endroit où la faute existe » (Pensées pour moi-même). Cette tension permanente doit d’ailleurs, toujours pour Marc Aurèle, concerner le corps autant que l’âme : « Il faut que le corps soit aussi lui-même affermi et ne soit pas relâché, ni dans l’action ni dans le repos. Car ce que l’intelligence donne au visage, le maintenant toujours harmonieux et noble, il faut pareillement l’exiger du corps entier. Mais il faut en cela se garder de toute affectation. » Même le soir, ne baissez pas la garde. Sénèque recommande de faire son examen de conscience : « Je vais donc, sans perdre de temps, m’examiner moi-même ; tous les soirs, je ferai la revue de mes journées, pratique la plus utile pour y parvenir. » Passez en revue vos réussites et vos échecs quotidiens, préparez-vous au repos, qui est comme une mort : tel est le dernier exercice du warrior stoïcien. Mais il faudra recommencer à l’aube.

 

Rester cool, avec les épicuriens (Antiquité)

« Rien ne produit la tranquillité comme éviter de s’affairer »

Diogène d’Œnanda

Au lieu de fixer votre attention sur la mort, les difficultés de l’existence, les souffrances, et de tenter de les vaincre héroïquement dans une vigilance de tous les instants, les épicuriens vous engagent à vous détendre un peu. Si vous comprenez que la mort n’est rien d’autre qu’une dispersion d’atomes, qu’il n’y a rien à espérer ni à redouter après qu’elle est advenue, que les dieux n’interviennent pas dans nos vies et que le plaisir est le bien ultime, il n’y a plus trop à s’en faire. Débarrassé des angoisses liées à la religion, de l’ambition, du désir de s’enrichir, de la passion amoureuse, vous jouirez sereinement du présent, comme le sage épicurien. Vous ne rechercherez ni la sophistication ni la performance, mais viserez les satisfactions les plus simples : manger, boire et dormir suffisamment pour ne pas souffrir, n’avoir ni chaud ni froid, mais aussi comprendre les phénomènes naturels pour ne pas les craindre. Vous vous moquerez complètement de votre image sociale. Vous jouirez de la beauté de la nature, pur assemblage d’atomes dénué de toute intention divine : « Alors, à ce spectacle, une sorte de plaisir divin s’empare de moi et un frisson de ce que […] la nature, se découvrant avec tant d’évidence, est ainsi de toutes parts soustraite à ses voiles », s’exclame Lucrèce dans De la nature des choses. Comme Épicure, vous vous réjouirez aussi de la présence de vos amis: « L’amitié danse autour du monde, nous ordonnant à tous […] de nous éveiller à la béatitude » (Sentences vaticanes). Vous vous épanouirez auprès d’autrui comme une fleur, profiterez d’une atmosphère de confiance et d’affection réciproque, au lieu de foncer comme une flèche vers des sommets de perfection souvent inatteignables. Très cool, vous pourrez rejoindre la communauté des épicuriens dans un Jardin, à bonne distance des tracas de la ville. Là, on ne rencontre pas seulement des jeunes gens de bonne famille en mal de décélération, mais également des femmes, des prostituées, des esclaves, tous unis et égaux autour de la figure du maître. Bref, il n’en faut pas beaucoup pour être heureux. Il ne sert à rien de se torturer l’esprit et le corps en rêvant d’atteindre le point parfait. Comme l’écrit Diogène d’Œnoanda, un épicurien du IIe siècle, « rien ne produit la tranquillité comme éviter de s’affairer, de s’adonner à des occupations pénibles et de se contraindre au-delà de ses propres forces. Car tout cela installe le trouble dans notre nature » (Les Épicuriens, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard).

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