Entretien

Elena Petrovsky : “En Russie, la rue est le dernier espace où le débat et l’expression politiques sont encore possibles”

Temps de lecture : 8 min

Elena Petrovsky

Elena Petrovsky. © Collection personnelle

Cet article est réservé aux abonnés.

Le retour d’Alexeï Navalny en Russie après son empoisonnement par les services secrets et son arrestation ont provoqué une nouvelle vague de protestation. Nous avons demandé à la philosophe russe Elena Petrovsky, qui a participé à ces manifestations interdites, de nous éclairer sur ce qui motive les manifestants et sur la réaction, brutale, du Kremlin. Entretien.

 

Avez-vous participé aux manifestations du mois de janvier ?

Elena Petrovsky : Oui. Je suis sortie dans la rue les 23 et 31 janvier avec des collègues et des amis. Ces manifestations n’étaient pas autorisées et de nombreux participants ont été arrêtés puis emprisonnés (avec des peines allant jusqu’à 25 jours de détention). D’après moi, cette interdiction est illégitime, car elle contredit directement l’article sur la liberté d’expression de la constitution russe. L’État a réagi de manière extrêmement ferme et violente pour effrayer la population et la dissuader de participer à de nouvelles manifestations. Des milliers de personnes dans des situations très différentes ont reçu des accusations identiques, comme un tampon qui se réplique à l’infini. La police a obligé les accusés à signer de fausses dépositions permettant de les faire condamner par des juges à la solde du pouvoir. 

 

Pensez-vous que de telles mesures feront disparaître la contestation ?

Au contraire. Plus le pouvoir se décrédibilise en ayant recours à la violence arbitraire sans se soucier de la loi, plus les gens se sentiront légitimes à aller manifester. C’est en se mettant eux-mêmes dans une position d’illégalité que les dirigeants provoquent un mouvement de désobéissance civile, comme cela se passe en Biélorussie depuis l’été 2020. À Moscou comme à Minsk, le contrat entre l’État et la population a été rompu par l’État, obligeant la population à répliquer. Et comme on a pu l’observer, il est impossible d’empêcher les citoyens de sortir dans la rue et de se rassembler s’ils en ont décidé ainsi.

“Plus le pouvoir se décrédibilise en ayant recours à la violence arbitraire sans se soucier de la loi, plus les gens se sentiront légitimes à aller manifester” Elena Petrovsky

 

Est-ce que l’opinion publique soutient le mouvement ?

Il faut d’abord remarquer que grâce à internet et aux médias alternatifs, ces manifestations ont obtenu un record de diffusion dans le pays, et plus de 80 % de la population est au courant de ce qu’il se passe. Même les médias officiels ont été obligés d’en parler pour donner leur version des faits. Néanmoins, il me semble que la grande majorité n’a pas d’avis et ne s’intéresse pas à la politique. Les gens ne voient pas d’intérêt à aller voter et ont le sentiment qu’ils n’ont aucune influence sur le processus de décision. Ils sont donc fatalistes. Par ailleurs, la propagande vend l’idée d’une certaine stabilité qui pourrait être remise en cause en cas de changement. Cet argument est terriblement efficace, car les gens vivent avec le souvenir de la misère des années 1990 et sont très attachés au minimum de confort matériel qui leur a été offert grâce au décollage économique des années 2000. Personnellement, je ne peux pas rester sans agir. Je ne juge pas les gens qui ne sortent pas, mais mon tempérament ne me le permet pas. 

Cet article est réservé aux abonnés
Les concepts liés à cet article

OpinionPop’philosophiePouvoir