Paris

Éloge des bouquinistes

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Éloge des bouquinistes

© Joel Le Gall/Ouest-France/Maxppp

Les bouquinistes parisiens poussent un cri d’alarme : la fermeture temporaire de leurs échoppes pendant les Jeux olympiques pourrait sonner le glas de leur profession.

 

  • Le risque de voir disparaître, à l’occasion des Jeux olympiques, les étals des bouquinistes le long de la Seine a suscité une vive réaction de l’opinion publique. Si la mesure est présentée comme une nécessité temporaire pour assurer la sécurité des visiteurs et des habitants, les principaux intéressés craignent qu’elle condamne de fait l’avenir d’une profession précaire. « Démonter ces boîtes est un cauchemar logistique. Beaucoup d’entre elles n’y survivront pas », soulignait récemment Pascal Corseaux, vice-président de l’Association culturelle des bouquinistes de Paris. Un peu partout sur internet fleurissent les pétitions de soutiens à ces professionnels si particuliers du livre ancien et de seconde main, classés à l’inventaire national du patrimoine culturel immatériel. La plus importante recueille, aujourd’hui, 170 000 signatures : « Il est prévu un démontage total des “boîtes”, qui sont le seul emploi et la seule source de revenus de ces libraires à ciel ouvert, sans garantie de remontage et de restauration des boîtes. […] Il est difficile d’imaginer les quais de la Seine sans bouquinistes, ça revient à détruire l’âme de Paris. »
  • L’« âme de Paris » : certains des plus éminents intellectuels parisianophiles du siècle dernier auraient sans doute, eux aussi, utilisé le même argument. Paris, écrit le poète Blaise Cendrars dans Bourlinguer (1948), est « la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres ». Difficile d’imaginer la Ville Lumière sans ses cahutes métalliques (n’est-ce pas particulièrement aberrant dans le cadre d’un grand rendez-vous touristique comme les Jeux olympiques ?). Le philosophe Walter Benjamin dira également dans ses Paysages urbains combien les bouquinistes font partie de l’identité de Paris : « Aucune ville n’est liée aussi intimement au livre que Paris. Si […] l’homme a le plus haut sentiment de liberté en flânant le long d’un fleuve, le flânerie la plus achevée, par conséquent la plus heureuse, conduit ici encore vers le livre, et dans le livre. Car depuis des siècles le lierre des feuilles savantes s’est attaché sur les quais de la Seine : Paris est la grande salle de lecture d’une bibliothèque que traverse la Seine. »
  • Les bouquinistes, alignés le long des quais, sont une invitation à la pensée vagabonde à ciel ouvert – pensée libre qui, loin des sentiers officiels de la réflexion, se laisse surprendre par la découverte de textes et autres brochures oubliés dans les ornières de l’histoire. Un parfum léger de subversion flotte au-dessus de ces boîtes à trésors qui surplombent la Seine. Écho, peut-être, de leur lointaine origine. Les ancêtres des bouquinistes, en effet, sont des sortes de pirates de l’édition. Dans le Paris de la Renaissance, ils concurrencent les librairies bien établies, autorisées. Sur leurs tréteaux précaires ou à même le sol, ils proposent bon nombre de livres interdits par le pouvoir, imprimés aux Pays-Bas ou ailleurs. Le commerce ambulant de bouquins est interdit en 1578 – seule une douzaine de vendeurs autorisés subsistent… aux pieds du Palais de Justice. « Autant dire sous l’œil du pouvoir », résume Nicolas d’Estienne d’Orves dans son Dictionnaire amoureux de Paris (2015). L’interdiction ne tiendra pas. Le Pont-Neuf, achevé en 1607, devient bientôt l’épicentre d’un « marché parallèle » organisé par « l’armée des ombres de la contestation imprimée ».
  • Les bouquinistes contemporains sont les héritiers de ces bibliophiles curieux et touche-à-tout, même aux fruits défendus de l’intelligence. Le pouvoir politique aurait-il conservé un peu de sa méfiance à l’égard de ces commerçants qui empruntent volontiers les voies cahoteuses, un peu secrètes, de la seconde main à la recherche de trouvailles ? Il faut en tout cas insister sur la perte que leur disparition représenterait. Les bouquinistes entretiennent en effet un rapport charnel particulièrement étroit avec l’objet livre qui explique le « miracle de la mémoire » que Stefan Zweig leur attribue dans Le Bouquiniste Mendel (1929) : « Ce fut une nouvelle salve de noms, de titres et de descriptions ; je compris alors seulement devant quel miracle de la mémoire je me trouvais : c’était une encyclopédie que ce Jacob Mendel, un catalogue universel ambulant. Abasourdi, j’admirais ce prodige bibliographique logé dans l’enveloppe insignifiante et même un rien miteuse du petit bouquiniste de Galicie. »
  • Quelques années plus tard, le narrateur repensera au vieil homme, et notera : « J’avais oublié le bouquiniste Mendel pendant des années, moi qui sais bien, pourtant, qu’on ne fait les livres que pour unir les hommes par-delà la mort et nous défendre ainsi contre les adversaires, les plus implacables de toute vie : l’évanescence et l’oubli. » Si les bouquinistes participent à leur manière propre à cette grande lutte contre l’oubli, nous avons peut-être la responsabilité qu’eux-mêmes n’y sombrent pas.