La lettre du mercredi
Encore ?!
© Hesam Link/Unsplash
« Dans la liste des choses qui donnent envie de s’arracher les veines, il y a les types qui vous recommandent de lire le dernier Beigbeder, histoire que vous puissiez un peu vous mettre à leur place, les pauvres choux, la confirmation que les plus riches participent encore et toujours moins à l’effort général, et votre ami(e) qui s’apprête à reproduire encore et toujours la même erreur, alors même que vous avez discuté un million de fois du moyen de ne pas replonger. Cette erreur peut prendre des formes multiples : se remettre avec un(e) ex problématique, signer pour un boulot dans lequel on sait pertinemment qu’il ou elle ne s’épanouira pas, acheter un énième vêtement d’un goût douteux ou un canapé qui jurera forcément avec tout le reste du salon. Que faire dans ces cas-là ?
Je suis sûre que vous voyez très bien de quoi je veux parler : de ce sentiment à la fois d’impuissance et de trépignation intense qui vous saisit alors que vous savez de source absolument certaine que votre camarade va se planter. Bien que ça vous démange, vous vous retiendrez de conclure : “Je te l’avais bien dit.” Mais le mal sera fait. La tentation est grande d’essayer de prévenir les dégâts en redoublant de conseils et d’avertissements. Mais d’expérience, vous savez qu’ils sont contre-productifs. Et si l’échec peut avoir des vertus, sa répétition vire rapidement à l’aliénation. Le truc, c’est que votre compère pense être dans le vrai. Encore faut-il en prendre acte.
Dans une scolie consacrée à la “connaissance adéquate de l’essence éternelle et infinie de Dieu” (Éthique II, proposition 47), Spinoza fait ce constat qui peut paraître étrange : personne ne se trompe jamais. Indulgent, le philosophe explique : “La plupart des erreurs consistent seulement en ceci que nous n’appliquons pas correctement les noms aux choses.” Par exemple ? “Lorsque quelqu’un dit que les lignes qu’on mène du centre d’un cercle à sa circonférence sont inégales, c’est à coup sûr que par cercle il entend, du moins à ce moment-là, autre chose que les mathématiciens.” Conclusion : “C’est de là que naissent la plupart des controverses, à savoir de ce que les hommes n’expliquent pas correctement leur pensée, ou de ce qu’ils interprètent mal la pensée d’autrui. Car en vérité, alors même qu’ils se contredisent au plus haut degré, ils pensent ou bien la même chose ou bien à des choses différentes, si bien que ces erreurs et absurdités qu’ils pensent se trouver chez autrui n’en sont pas.” En somme, votre acolyte ne partage pas les mêmes représentations que vous. Ce qui vous fait une belle jambe (à défaut de veines neuves).
La bonne nouvelle, c’est que les représentations, ça se change. Mais pour cela, il faut ruser. Comme on l’a dit, les conseils fonctionnent rarement, même avec les meilleures intentions du monde, et peuvent même rencontrer de l’hostilité. “Tu devrais” a tôt fait de sonner comme une injonction paternaliste qui ne réveille que notre adolescent intérieur et son esprit de contradiction à toute épreuve. Au conseil, mieux vaut préférer la recommandation – oui, ceci est un conseil, mais je ne serais pas philosophe si je n’assumais pas une certaine dose de paternalisme. Au “tu devrais” un rien martial, donc, substituez un “et si tu… ?”, qui ouvre indirectement des possibles que l’autre est libre d’explorer ou non. J’ai récemment suggéré à un ami qui me semblait embourbé dans une situation délétère de lire une nouvelle de Jim Harrison, L’Homme qui abandonna son nom (in : Légendes d’automne), où il est question de la possibilité de remettre du mouvement dans son existence – sans révéler le fond de ma pensée, évidemment. Je ne crois pas qu’il l’ait lue. Mais sait-on jamais, l’un d’entre vous y trouvera peut-être le coup de pouce qui le sortira de l’ornière. »
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