Motifs cachés
Faites un vœu !
Illustration : © Oriane Safré-Proust/Valérie Oualid pour PM
Cet article est issu du numéro 142 de Philosophie magazine « Comment avoir confiance ? », en kiosque le 27 août 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Imaginons qu’un malin génie puisse exaucer une, et une seule, de nos requêtes. Une situation aussi excitante que troublante, puisque l’accomplissement de nos désirs nous confronte aussi à nos peurs les plus profondes.
Qui n’a pas rêvé d’un souhait, d’une résolution qui rassemblerait à elle seule tous les éléments nécessaires à une vie heureuse ? Je me souviens qu’enfants, nous passions avec mon frère des après-midi entiers à imaginer le vœu, unique et infaillible, que nous ferions si jamais une créature dangereuse et magique se pointait dans notre chambre et nous demandait, là, tout de suite, quel était notre souhait. « Une vie longue ! » disait mon frère. « D’accord, mais supposes que tu sois malheureux toute ta vie ? » On avait lu assez de contes pour savoir que les mains de singe et autres diables déguisés en bons copains n’attendent qu’une chose : que vous fassiez le mauvais vœu. Que vous négligiez une chose si essentielle qu’elle vous paraisse aller de soi (un peu comme ces clauses minuscules écrites tout en bas de vos contrats d’assurance), et voilà, fichu : vous vous retrouviez avec un boudin à la place du nez ou vous aviez vendu votre âme au diable ! On en était venus à se dire que souhaiter une vie longue et heureuse à l’issue de laquelle nous irions directement au paradis, une clause moins mystique que pragmatique dans nos esprits d’enfant, était la seule façon de ne pas se faire avoir.
Reste que ce rêve d’un souhait rassemblant tous les souhaits, d’un méta-vœu exauçant tous les vœux, n’est pas réservé aux enfants. Les adultes que nous devenons ne cessent finalement jamais d’y penser, ne serait-ce que pour constater qu’ils l’ont mal formulé et se sont faits avoir comme les héros des contes. Nous avons privilégié le travail et négligé notre famille, ou l’inverse. Une part de nous-mêmes en a vampirisé, éteint, étouffé une autre. Les religions nous disent que l’instruction unique consiste à chercher Dieu et qu’ainsi, tout est pris en compte. Mais le problème s’en trouve seulement déplacé. Comment chercher la Vérité ? Chaque religion, chaque philosophie ouvre un chemin de plus, une ramification émanant du même rêve – trouver et accomplir le méta-souhait, le désir assouvissant les désirs.
Dans son essai Aïon. Études sur la phénoménologie du Soi (1951), Carl Gustav Jung, le père de la psychologie des profondeurs, évoque sa rencontre avec un homme extraordinaire dont il ne révèle pas le nom. Tout ce qu’il en dit est que cet homme eut conscience très jeune de l’instruction secrète qui était la sienne : il s’agissait pour lui de faire exactement ce qui lui faisait le plus peur. Au moment où Jung le rencontre, l’homme est moine. Mais il a d’abord été légionnaire, se portant volontaire pour les opérations les plus risquées, jusqu’à ce qu’il réalise que l’intériorité et l’introspection l’épouvantaient bien plus que le combat. Il s’est alors fait moine, prenant soin de choisir un ordre reclus dont les règles de vie l’effrayaient davantage. Le psychiatre suisse brosse le portrait d’un être rayonnant de joie et pleinement accompli : le moine-légionnaire a suivi son désir le plus profond, son Soi.
Nous semblons aujourd’hui inspirés par un désir moins flamboyant : celui de ralentir. Pour sauver ce qui reste de la planète. Parce que la lenteur rassemble des souhaits profonds : aimer, comprendre, se détendre, autant de vœux que la vitesse détruit (qui peut aimer vite ?). Mais quiconque fait vœu de lenteur découvre aussi que ce vœu nous confronte à nos peurs : celles de déplaire, d’être exclus, de ne plus gagner notre vie. Ralentir pourrait donc bien être l’instruction mystique de notre siècle, celle qui nous demande une âme de rêveur et un courage de héros.