La lettre du jeudi
Fausse couche, vrai deuil
© Annykos/iStockphoto
« “Tout s’écoule”, disait Héraclite. La vie, la mort aussi. Le sang dans nos veines, la sueur d’une nuit agitée, les larmes d’une rupture… ou encore le supplice d’une maternité avortée.
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Ce n’était rien de plus qu’un écoulement. Comme des règles. Sans cri, sans déchirement. À ce stade, une “fausse couche”, comme on dit, est physiquement indolore : on ne perd qu’un peu de sang, à peine plus que d’habitude. En termes médicaux, on parlerait probablement d’un amas de tissus embryonnaires, ou, selon internet, d’une “crevette” de la taille d’un “grain de riz”. La fausse couche est censée constituer un événement assez commun dans la vie d’une femme : une grossesse sur quatre se termine ainsi, sans qu’il y ait nécessairement d’explication et le plus souvent sans intervention médicale. Il n’empêche : j’étais en train de perdre ce qui pour moi était mon enfant. J’avais eu le temps d’éprouver sa présence, de sentir mon corps changer, ma poitrine se gonfler, la joie m’envahir, les angoisses déjà me hanter.
Lorsque c’est arrivé, j’étais en train d’animer un atelier sur le sens du travail dans une entreprise soucieuse de traduire son engagement social par des mesures concrètes. Mes interlocuteurs étaient des féministes convaincus, prompts à discuter prime de naissance et congé menstruel, des personnes plutôt empathiques et bienveillantes, bref, des gens qui auraient parfaitement pu comprendre que j’étais en train de vivre une catastrophe et qu’il me fallait du repos. Et pourtant : je me suis tue. J’ai attendu sagement la pause pour me faufiler aux toilettes et constater l’évidence. Puis je suis revenue, j’ai repris ma place et mon propos, affichant une mine neutre et une humeur égale. À midi, j’ai couru chez ma gynéco, qui a confirmé le diagnostic. “Je vous mets en arrêt maladie ?”, m’a-t-elle demandé. Hagarde, j’ai refusé, sans trop savoir pourquoi. À croire qu’il me semblait plus supportable de traîner au bureau que d’affronter la douleur de ce deuil indicible.
Au fond de moi, j’étais en état de décomposition. Comme si mon organisme se liquéfiait. J’avais le sentiment de ne plus savoir qui j’étais : nous étions deux dans ce corps, et voilà que je me retrouvais seule, sèche et stérile. Car la fausse couche, surtout lorsqu’elle se répète, peut être un symptôme d’infertilité : à mon âge avancé, je craignais de ne jamais pouvoir mener une grossesse à terme. Une angoisse très répandue dans notre société où les couples ont de plus en plus de difficultés à se reproduire, comme je l’ai alors constaté. C’est en discutant de mon expérience que j’ai découvert que de nombreux amis étaient concernés par l’infertilité, qu’elle soit pathologique ou inexpliquée. Fausses couches, FIV et inséminations artificielles font désormais partie du triste paysage de ma génération, dont les corps ont été abîmés par les pesticides et autres substances polluantes.
J’ai consacré une enquête à ce sujet, qui vient de paraître dans le nouveau numéro de Philosophie magazine. J’y interroge des personnes qui ont vécu le drame de l’infertilité, mais aussi des chercheurs qui m’ont aidée à cerner en quoi cette expérience nous confronte à des tabous anthropologiques et des impensés profonds. Comme la philosophe Marie Leborgne Lucas, qui vient de publier Un corps pour deux. Petite philosophie de la grossesse (DDB, 2025). Selon elle, l’incapacité à enfanter conduit à “vivre son corps comme un cimetière”. C’est elle aussi qui m’a fait remarquer à quel point le sujet avait longtemps été négligé par les mouvements féministes. Pour Simone de Beauvoir, la grossesse est un “fardeau de l’espèce”, une aliénation qu’il faut éviter à tout prix.
D’où la difficulté que nous avons à prendre la mesure de la douleur qui est la nôtre lorsque nous échouons à porter la vie : au fond, nous avons appris, en bonnes féministes, à considérer le fait de ne pas être enceinte comme une libération – et par conséquent à taire nos désirs d’enfants. A fortiori au boulot ! Quelle employée se voit, après des années à s’efforcer de passer pour une femme indépendante et carriériste – sous-entendu : fièrement nullipare et décidée à le rester –, annoncer à son chef qu’elle ne songe qu’à procréer ? S’afficher comme prolétaire du patriarcat, pauvre femelle ayant hâte de mettre bas ? La loi a beau avoir évolué (suppression du jour de carence en cas de fausse couche, protection des salariées sous PMA…), les préjugés sont tenaces. C’est pourquoi les femmes confrontées à l’infertilité continuent à taire leur vécu. Sans parler des hommes, pour qui le sujet constitue un immense tabou, pour d’autres raisons que j’expose également dans cette enquête. Et si l’on brisait le silence ? »