“Femmes, je vous hais”

Martin Duru publié le 3 min

“Les femmes sont le sexus sequior, le sexe second à tous égards, fait pour se tenir à l’écart et au second plan” ; elles sont “puériles, futiles et à courte vue ; en un mot, elles demeurent toute leur vie de grands enfants” (“Sur les femmes”, Parerga et Paralipomena). Au firmament des philosophes misogynes, Schopenhauer. Pourquoi tant de sarcasmes ?

Au fond, ce n’est peut-être qu’une banale histoire de mâle blessé et frustré… Les relations de Schopenhauer avec le sexe opposé n’ont jamais été simples, jalonnées de déceptions cuisantes. Tout commence avec la mère : Johanna est mondaine, écrit des romans à succès et se querelle fréquemment avec son fils. Lisant sa thèse, elle persifle : « C’est un machin pour pharmaciens. » La pilule passe mal pour Arthur, qui finit par se brouiller définitivement avec elle. Ensuite, notre homme a longtemps eu du mal à séduire : adolescent, il tente d’aborder des actrices, mais refoulé, il doit se rabattre sur des prostituées. Plus tard, il avouera sans fard : « Quant aux femmes, je leur étais très favorable – si seulement elles avaient voulu de moi ! » Certaines voudront tout de même de lui : en 1818, installé à Dresde, il entame une liaison avec une servante. Un enfant naît et meurt en bas âge. Peut-être prêt à une aide financière, le philosophe n’en est pas moins soulagé. Alors, horrible personnage ? Pas si simple. Car Schopenhauer a bien été amoureux, à sa façon certes. L’élue s’appelle Caroline Richter, actrice, danseuse et choriste dans des théâtres de faubourg. Belle, libre, elle a de multiples amants. Schopenhauer en est fou de jalousie, mais le désir est plus fort. Il songe sérieusement à l’épouser, la presse de quitter Berlin avec lui. Las, Caroline a un enfant d’un autre homme, et Schopenhauer déteste le bambin. Après dix ans de relation, la rupture est inévitable. Peu avant de plier bagage seul, vexé, il a un coup de folie : à 43 ans, il demande en mariage une jeune fille de 17 ans, qui l’éconduit sans ménagement… Une vie de célibataire endurci et bougon l’attend à Francfort, où ses journées se plient à d’implacables rituels : tous les jours, le même restaurant, les mêmes promenades avec l’être qu’il chérit le plus, son caniche Atma (« l’âme du monde » dans la philosophie hindoue dont Schopenhauer est friand). Or voici qu’en 1851, la parution des Parerga et Paralipomena lui assure une gloire aussi éclatante que tardive – Schopenhauer a longtemps souffert du manque d’intérêt de ses contemporains pour son chef-d’œuvre Le Monde comme volonté et comme représentation. Le succès semble réveiller ses ardeurs ; il prend un plaisir neuf à discuter de sa philosophie avec des admiratrices, et lorsqu’une dénommée Elisabeth Ney vient chez lui chaque jour pour sculpter son buste, le penseur de l’enfer d’exister est aux anges : « Quand je reviens du déjeuner, nous prenons le café, nous sommes installés sur le canapé, et je me crois alors marié. » Joie toute platonique, certes, mais sa misogynie légendaire paraît s’écorner. C’est dans ces années précédant de peu sa mort qu’il confie à Malwida von Meysenbug, future protectrice de Nietzsche : « Je n’ai pas encore dit mon dernier mot sur les femmes. Je crois que si une femme réussit à se dérober à la masse, c’est-à-dire à s’élever au-dessus d’elle, elle grandit sans cesse et plus que l’homme[1]. » Un Schopenhauer enfin « contre, tout contre les femmes », pour reprendre le mot célèbre de Sacha Guitry ? Rêvons un peu.

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