L’aventure du classique
Schopenhauer : un Français à la rencontre du maître
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Cet article est issu du numéro 165 de Philosophie magazine « La question woke », en kiosque le 01 décembre 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Paul Challemel-Lacour (1827-1896) a été l’un des premiers disciples de Schopenhauer en France. Bien qu’habité par l’idéal républicain de progrès, cet agrégé de philosophie à la longue carrière politique est rongé par un profond pessimisme existentiel. Il rencontre son idole en 1856, à Francfort. Il en tirera un portrait frappant de « l’Allemand ».
Paul Challemel-Lacour,
Études et réflexions d’un pessimiste, 1901
« […] Je n’oublierai jamais la soirée où je fis cette rencontre. C’était dans la brasserie la plus noire de Francfort, où j’errais depuis deux jours, ayant peine à me soustraire aux pensées qui obsèdent, désœuvré dans cette ville des banquiers et des alchimistes, des juifs et des empereurs, des parlements et des émeutes, de Gœthe et de Faust. Je vois encore la salle immense au fond de laquelle nous étions attablés. La lueur des quinquets, suspendus à la muraille, nous arrivait de loin, à travers une sorte de vapeur rougeâtre, chaude et pesante. Cette salle était remplie de monde ; les plaisanteries et les rires des buveurs éclataient autour de nous ; je voyais partout une apparence de gaieté que rendait presque effrayante l’étrange contrainte des pensées sombres qui nous occupaient. Le vieil Allemand, dont le hasard m’avait rapproché et qui, d’ordinaire silencieux, trouvait bon ce jour-là d’essayer sur moi l’enchantement satanique de ses raisonnements, parlait dans ce tapage d’une voix tranquille et basse. Son regard respirait le calme de la certitude, obtenue par une méditation de quarante ans. Sur son front large et transparent brillait la sérénité impossible du juste assoupi dans sa foi. Il n’était ni morose ni enjoué, il semblait n’avoir jamais ni haï ni aimé. Seulement, un bel épagneul couché à ses pieds, la tête sur son genou, ouvrait les yeux de temps en temps pour demander une caresse. Alors le vieil Allemand passait sa main sur le dos du chien avec une affection prodigieusement outrageante pour les hommes.