Hors-série "Foucault. Le courage d’être soi"
Foucault face à la mort
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Cet article est issu du Hors-série n°N° 36 de Philosophie magazine « Foucault. Le courage d’être soi », en kiosque le 21 décembre 2017. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Philosopher, pour Foucault, ce n’était pas apprendre à mourir, mais cela n’excluait pas de penser la mort. Lorsqu’il fut frappé par le sida, il a vécu la fin de sa vie comme une nouvelle expérience, en s’efforçant de mettre en œuvre une exigeante « pratique de la mort ».
On attend beaucoup d’un philosophe devant la mort, trop sans doute – comme s’il allait répondre au Sphinx avant de passer son chemin. N’est-ce pas dans l’épreuve ultime, entre l’urgence de conclure et la solennité du moment, que sa pensée, enfin, se ramassera en diamant ou en poussière ?
La dernière phrase publique de Michel Foucault est celle qui referme son cours au Collège de France, Le Courage de la vérité, le 28 mars 1984 : « Il est trop tard. Alors, merci. » Les unes des journaux quelques mois plus tard font bruisser cette parole de mille échos. Le 1er février, le philosophe avait discrètement évoqué ses ennuis de santé : « J’ai été malade, réellement malade », confie-t-il à ses auditeurs pour s’excuser du commencement différé de son cours. Il est alors fatigué, amaigri. Le 21 mars encore, quelques mots en ouverture : « J’ai un peu et même tout à fait la grippe », dit-il sobrement, surtout inquiet de ne pas être suffisamment clair. Le 3 juin, son compagnon Daniel Defert le trouve sans connaissance à son domicile ; il est hospitalisé à Saint-Michel, puis à La Pitié-Salpêtrière. Étrange coïncidence des mots et des choses : cet établissement, cœur du projet d’Hôpital général voulu par Louis XIV pour y enfermer les pauvres et les indésirables, avait été le décor de l’Histoire de la folie à l’âge classique, sa thèse de doctorat. Le 25 juin, le philosophe meurt du sida.
L’hécatombe du sida
La minceur de ce mémorial, que les témoignages des rares proches à son chevet viendront à peine étoffer 1, était voulue : nul n’avait le droit de lui voler sa mort, de s’immiscer dans ce moment où la vie passe dans le sas du sablier. Comme Foucault l’avait rappelé à la disparition de son ami Philippe Ariès, quelques mois plus tôt, « naître, grandir, mourir, être malade » ne relèvent pas dans nos sociétés que du biologique 2. Ces événements ont des formes, des rituels, des experts aussi, qui nous délestent d’une solitude élémentaire mais nous dérobent cette relation secrète à nous-mêmes 3. Ce secret sera rendu impossible par la notoriété du philosophe : mourir du sida en 1984, c’est à la fois horrifique et rare. Pour la communauté homosexuelle – la première officiellement touchée –, la nuit vient de tomber. De Paris à New York, ce sera l’hécatombe. Comme le racontera le romancier Edmund White, être gay à cette époque, c’est avoir un agenda où la plupart des noms sont barrés.