Un an de guerre en Ukraine vu par les philosophes
Francis Wolff : “La force des opinions publiques européennes était l’angle mort de Poutine”
Francis Wolff. © Julien Faure/Leextra/opale.photo
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Il y a un an, la Russie lançait ses troupes en Ukraine, dans un conflit dont le bilan ne cesse de s’alourdir. À la suite d’Étienne Klein et Eva Illouz, c’est aujourd’hui Francis Wolff qui nous éclaire sur sa vision de la guerre. Selon lui, si la nature du conflit est évidente pour les Occidentaux, elle risque de relancer une dynamique de blocs dans les relations internationales, et d’entraîner l’échec de l’universalisme.
« Si cette guerre me paraît particulièrement claire, c’est parce qu’elle coche les trois cases d’évaluation d’un conflit international : la case juridique, la case politique et la case morale. Sur le plan juridique, il s’agit clairement d’un crime d’agression – une attaque directe contre la souveraineté et l’intégrité territoriale d’un autre État – le crime le plus grave du point de vue du droit international (il y eut d’autres agressions de ce type, à commencer par l’invasion de l’Irak par les armées anglo-américaines en 2003, mais les deux autres critères n’étaient pas aussi clairs que dans le cas présent).
Sur le plan politique, on a affaire à une dictature, du moins à un État autoritaire, contre une démocratie, du moins une démocratie en voie de constitution, l’Ukraine. Mais au-delà d’une opposition de régimes politiques, il s’agit d’un conflit portant sur le concept même de nation. Du côté poutinien, c’est une conception ethnique, empruntée à tous les impérialismes du XIXe et du XXe siècle, faisant fi du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes qui s’est progressivement construit lors des guerres de décolonisation. Du côté ukrainien, c’est une conception démotique, du grec dèmos (δῆμος), qui ressemble au “patriotisme constitutionnel” du philosophe allemand Habermas : l’unité d’une nation repose sur sa constitution.