Grand entretien

George Steiner : “ La haine me fatigue ”

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George Steiner : “ La haine me fatigue ”

© Frédéric Poletti pour PM

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Cet article est issu du numéro 31 de Philosophie magazine « 31 - été 2009 », en kiosque le 02 juillet 2009. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

[Actualisation : le philosophe et linguiste est mort le 3 février 2020, à l’âge de 90 ans] Son éducation polyglotte, ses migrations d’un bord de l’Atlantique à l’autre et sa curiosité d’esprit font de George Steiner un passeur de savoirs, qui s’est intéressé aussi bien aux sciences qu’à Heidegger. Pourtant, à 80 ans, cet universaliste se demande toujours si la culture permet de résister à la barbarie.

 

Le philosophe Theodor Adorno, en 1949, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, soutenait qu’« écrire un poème après Auschwitz [était] barbare ». Pour George Steiner, né en 1929 dans le monde de la bourgeoisie juive viennoise, élevé dans le culte de la création et des grandes œuvres mais ayant dû fuir l’Europe avec toute sa famille pour échapper au génocide, la question des rapports de la barbarie et de la culture a pris la forme d’une hantise, d’un doute jamais apaisé. Comment croire encore en l’homme au terme d’un siècle qui a à ce point « abaissé le seuil de l’humanité » ? Face au mal, les œuvres sont-elles une affirmation de notre humanité ou des matrices de fiction qui entament notre sensibilité morale ? À quelles forces, obscures ou lumineuses, puisent les grands créateurs ? Professeur de littérature comparée, philosophe, moraliste, écrivain, mélomane, il est devenu l’un des intellectuels les plus lus et écoutés à travers le monde. On reconnaît son talent à rendre accessible les grands auteurs et à faire communiquer les grandes questions qui surgissent au carrefour de la science, de la morale et de la littérature. Mais George Steiner, pétillant d’intelligence et de générosité, est d’abord un homme errant, un grand baroudeur de l’esprit.

“De nombreuses
cultures 
ne connaissent
pas la
communication
littéraire.
En revanche,
aucune n’ignore
la musique”

Né à Paris, où ses parents, d’origine tchèque et viennoise, avaient fui l’antisémitisme, il a été élevé dans trois langues en même temps, l’allemand, l’anglais et le français, tout en apprenant avec son père le latin de Cicéron et le grec d’Homère. En 1940, il embarque avec les siens sur le dernier bateau à avoir quitté Gênes pour New York. Formé au lycée français de New York, où il s’éveille aux grands classiques et croise l’intelligentsia en exil (Lévi-Strauss, Maritain, Gilson), il étudie après guerre à l’université de Chicago auprès de Leo Strauss et du physicien Enrico Fermi, avant de rejoindre Londres, où il devient éditorialiste pour le magazine The Economist. Alors qu’il est de passage aux États-Unis pour interroger le père de la bombe atomique, Robert Oppenheimer, son impertinence lui vaut d’être coopté par les plus grands scientifiques de l’université de Princeton. C’est le tournant de sa vie. Tandis que ses camarades sondent les constituants derniers de la matière, il leur propose ses lectures inspirées et actualisées des grands classiques de la littérature. Une démarche qui a longtemps eu l’air de déplaire au monde académique. Mais devant le succès international de ses conférences, il intègre finalement les universités de Cambridge et de Genève. « Êtes-vous assez enfantin pour vouloir retourner dans cette miséreuse Europe ? », lui avait demandé Oppenheimer. « À la rame s’il le faut », avait-il répondu. Pour retrouver ce qui constitue à ses yeux l’essence du Vieux Continent : les cafés, la ville et ses noms de rue, le paysage, le conflit entre Athènes et Jérusalem, mais, surtout, une civilisation qui a pris conscience de sa finitude. Rencontre.

 

Dans Errata, vous décrivez votre parcours biographique et intellectuel. Pourquoi ce titre ?

George Steiner : C’est une liste d’erreurs commises. Toute autobiographie devrait être la liste de nos erreurs.

 

Vous êtes professeur de littérature comparée, philosophe, essayiste, moraliste… Comment vous définissez-vous ?

Je suis avant tout un lecteur qui souhaite lire avec les autres et transmettre. Je me suis attaché à ce que les grandes œuvres atteignent encore ceux pour qui elles pourraient être indispensables. J’ai été un postier, en somme, qui a eu l’immense privilège de transmettre du grand courrier. Comme ce personnage du beau film de Michael Radford Il Postino, sur ce facteur qui était chargé de distribuer les lettres du poète Pablo Neruda. Si l’on n’a pas soi-même le génie de la création, on peut transmettre le courrier des autres. Ce n’est pas facile. Il faut trouver les bonnes « boîtes aux lettres ». Aujourd’hui, l’avenir même du livre n’est pas assuré. On a tendance à oublier que le grand espace de ce temps, ce n’est pas celui de la textualité – une forme de communication très spécifique, née au carrefour de la culture grecque et hébraïque –, mais celui de l’oralité, qui couvre des dizaines de milliers d’années. De nombreuses cultures ne connaissent pas la communication littéraire. En revanche, aucune ethnie, même la plus petite, n’ignore la musique. La musique est la seule langue universelle.

 

Né d’un père tchèque et d’une mère viennoise, vous possédez trois langues maternelles : l’allemand, le français et l’anglais. Comment est-ce possible ?

J’ai reçu une éducation trilingue, et j’ai toujours vécu dans un contexte polyglotte. Je me souviens de ma mère qui commençait ses phrases dans une langue et les finissait dans une autre, sans même s’en apercevoir. Enfant, j’ai subi des tests absurdes pour déterminer quelle était ma première langue, mais cela n’a pas marché, jamais aucune n’a pris le dessus. Quand je suis en Allemagne, je rêve en allemand, en Angleterre, en anglais, etc. Ce n’est pas si rare. De nombreuses communautés sont bilingues ou trilingues, comme en Suisse, en Suède ou en Malaisie.

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