Disparition

Hommage à Saul Kripke en trois concepts

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Saul Kripke en 1990

Saul Kripke en 1990. © Steve Pyke/Getty images

Philosophe, logicien, représentant majeur de la philosophie analytique aux États-Unis, Saul Kripke s’est éteint le 15 septembre. Retour sur quelques concepts au cœur de son œuvre.

 

Pour comprendre l’apport de Saul Kripke (1940-2022), il est nécessaire de replacer sa réflexion dans le cadre intellectuel dans lequel elle s’inscrit : la philosophie analytique. De quoi s’agit-il ? Entre la fin du XIXe siècle et le début de XXe siècle, une constellation d’auteurs – Frege, Russell ou encore Wittgenstein, pour n’en citer que quelques-uns – dénonce les errements spéculatifs et autres fantaisies métaphysiques de la philosophie traditionnelle, jugées vides de sens. En cause, à leurs yeux : l’ambiguïté du langage humain. L’objectif, dès lors, sera de clarifier la pensée en clarifiant le langage, en l’analysant sur les bases saines de la logique.

C’est dans cet arrière-plan que se déploie la pensée de Kripke, difficile à résumer mais qui peut néanmoins être ramenées à trois concepts et moments forts :

  • Logique modale : une logique dite modale est une logique qui s’intéresse à la modalisation de la valeur de vérité d’une proposition. Plutôt que de se limiter à la proposition « le soleil brille », il s’agit donc d’étudier des propositions comme « Socrate affirme que le soleil brille »  ; « il est nécessaire que le soleil brille » ; « il est possible que le soleil brille demain », etc. Kripke n’est pas l’inventeur de ces logiques, mais il va en proposer une étude systématique à partir d’une « sémantique » définie - une série d’axiomes.
  • Sémantique des mondes possibles : la sémantique de Kripke se présente sous la forme d’un ensemble de « mondes » entre lesquels peuvent exister (ou pas) des « relations d’accessibilité ». C’est à partir de ce cadre qu’est redéfinie la valeur de vérité d’une proposition : une proposition modalisée par la nécessité est vraie dans tous les mondes accessibles depuis le monde « réel », actuel, de l’observateur. Une proposition modalisée par la possibilité est vraie si elle est vraie dans au moins un monde accessible depuis le monde réel.
  • Théorie de la référence directe : fort de sa sémantique des mondes possibles, Kripke développe une réflexion sur les noms propres. Il s’oppose aux théories descriptives (Russell, Frege) qui considèrent que le nom propre fait référence à un contenu déterminé caractérisant l’objet. Socrate aurait pu échapper à la ciguë – il y a échappé dans certains mondes possibles. Ce Socrate ne correspond pas au contenu actuel que nous associons à ce nom, mais il n’en est pas moins Socrate, identique à lui-même malgré la différence de trajectoire biographique. Le nom propre est en somme un « désignateur rigide » nécessaire de l’objet dans tous les mondes possibles où existe cet objet (dont toute description est toujours contingente).

Débattue, parfois critiquée, l’œuvre de Kripke reste considérée comme l’une des contributions à la logique les plus importantes de ces dernières décennies.