1. Se créer

Ils se sont faits eux-mêmes

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Cet article est issu du numéro 105 de Philosophie magazine « Suis-je l’auteur de ma vie ? », en kiosque le 01 décembre 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Forger son identité, tracer sa voie, gagner sa notoriété : nos trois témoins ont pris leur existence à bras-le-corps.

 « J’en ai eu assez de tricher »

Brigitte Boréale, 58 ans, chroniqueuse à Canal+


Brigitte Boréale en 2016 © Manuel braun

« J’ai eu conscience de ma différence très tôt, vers 5 ans. Je me baladais dans le grenier de mes grands-parents et j’ai découvert de vieux vêtements féminins dans une grande malle. Leur contact m’a attiré et effrayé, comme si une deuxième personne s’éveillait en moi. Tout au long de ma scolarité, j’ai eu de l'intérêt pour les transgenres présents dans la littérature. J’avais conscience qu’il était tabou de s’habiller en fille dans cette campagne lorraine. En revanche, ma biologie masculine ne me posait aucun problème et j’étais très doué en sport. J’ai continué mes transformations clandestines. Je profitais par exemple de la fête des Mères pour acheter des affaires féminines sans éveiller les soupçons. Mon look androgyne et mes cheveux longs ne posaient pas problème puisque je sortais avec des nanas et que j’étais sportif. Durant mes études à la fac de psycho-socio, à Nancy, je vivais en colocation et j’ai donc continué à mettre en berne une partie de ma personnalité. Je montais à Paris parfois, et je trouvais quelques complicités du troisième genre via les annonces des journaux. Mais j’étais frustré. Je suis devenu journaliste, entre presse écrite et télévision. Je travaillais vite et bien afin de libérer le temps dont j’avais besoin pour me transformer dans ma seconde vie.

J’en ai eu finalement assez de tricher. Entretenir une double vie, c’est en réalité vivre à demi. Alors que je travaillais pour Libération, j’ai décidé de faire mon coming-out, en sachant les problèmes que je m’attirerais. Au tournant des années 2000, je me suis décidé à estomper Philippe Enselme pour Brigitte Boréale. J’ai compris que je ne pourrais plus jamais écrire des papiers de société, que je n’aurais plus d’entretiens avec des politiques, car l’étiquette transgenre ôte toute crédibilité. Dans la foulée, j’ai été embauchée par la chaîne gay friendly Pink TV, qui se lançait. Je ne pouvais plus cacher la vérité à mon entourage, à ma famille et à ma fille, qui avait 14 ans. Le fait d’être médiatique a aidé. J’étais un transgenre “pour la télé”. L’annonce s’est plutôt bien passée. Avant 2000, je consacrais environ 80 % de ma vie à Philippe et 20 % à Brigitte. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Je me “retravestis” quelquefois en homme, comme une soupape de décompression : pour aller au cinéma avec ma fille ou faire mes courses tranquillement, par exemple. Je me dis parfois “schizophrelle”, car je suis parvenue à raccorder deux parties de ma vie et de ma personnalité qui sont désormais à l’unisson, sans être fusionnelles. »

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