Entretien

Irène Théry : “Il y a aussi une histoire féminine de #MeToo”

Temps de lecture : 11 min

Manifestation pour la Journée internationale des femmes a Lyon (69), le 3 mars 2022

Manifestation pour la Journée internationale des femmes a Lyon (69), le 3 mars 2022. © Norbert Grisay/Hans Lucas/AFP

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Cinq ans après #MeToo, quel bilan peut-on tirer du mouvement ? Nous avons posé la question à la sociologue Irène Théry, autrice de Moi aussi. La nouvelle civilité sexuelle (Éditions du Seuil, 2022). Elle inscrit cette libération de la parole dans un grand récit historique, marqué par trois révolutions.

 

Dans votre dernier ouvrage, Moi aussi. La nouvelle civilité sexuelle, vous vous écartez de la distance traditionnellement adoptée par le sociologue. Pourquoi vous semblait-il important d’apporter votre témoignage ?

Irène Théry : Sur certains sujets, seul le témoignage en première personne permet de partager une expérience. Dans le cas de #MeToo, c’est clairement la multiplication des « moi aussi » qui a permis que des expériences individuelles jusqu’alors reléguées dans le privé deviennent une vaste question sociale. J’y ai participé : dès le premier jour de l’affaire Weinstein, j’ai écrit « Moi aussi » sur ma page Facebook. Je pensais alors que mon statut de sociologue me commandait de me borner à ces deux mots et un âge, 8 ans. Mais plus tard, on m’a demandé, en direct à la radio, ce qui m’était arrivé. Et là, j’ai fait l’expérience de la difficulté de raconter une agression sexuelle qu’on a subie. Pourtant, je ne risquais pas que mon récit soit immédiatement disqualifié. J’ai été agressée par un inconnu : personne ne prétendra, « parole contre parole », que j’étais consentante. J’étais petite, donc il n’y aura pas l’équivalent du « elle l’a bien cherché » qui frappe les femmes adultes. J’ouvre mon livre par le récit de cette agression pour faire comprendre pourquoi, même dans ces conditions, parler est si difficile, et me solidariser avec celles qui risquent beaucoup à témoigner. Le témoignage n’est cependant pas la vérité ultime de #MeToo : le contexte socio-historique est nécessaire pour que la diversité des cas et les débats qu’ils suscitent deviennent intelligibles. Dans ce livre, je mets en scène une sorte de dialectique entre les deux logiques.

“La parole est toujours relationnelle” Irène Théry

 

Vous affirmez que “le centre de gravité de #MeToo est en réalité la réception”. Pensez-vous que le mouvement a changé la manière dont nous prenons en compte la parole des victimes ?

La parole est toujours relationnelle. Si vous ne parlez pas d’un viol, ce n’est pas parce que vous êtes bloquée entre vous et vous-même : c’est parce qu’il y a quelque chose qui rend difficile ou impossible la relation d’interlocution. Ce que vous pourriez dire n’a pas de place dans le « récit social » ordinaire, par lequel la société se rend compte à elle-même de ce qui lui arrive. #MeToo découvre un continent caché de violences sexuelles allant du harcèlement au viol, avec des délits et des crimes restés non dits et/ou impunis. Mais il y a aussi un nouvel horizon d’attente de jeunes femmes, nées dans un monde qui se voulait déjà égalitaire, et qui ont expérimenté les limites de cette égalité. On parle partout du côté masculin de #MeToo et c’est normal : où en est le machisme ? Quelles sont les conceptions masculines ? Mais il y a aussi une histoire féminine de #MeToo. Ma génération a beaucoup fait pour l’égalité des sexes. Mais il faut le reconnaître, nous avons accepté comme une sorte de fatalité la dissymétrie entre sexualité masculine et sexualité féminine : « il propose, elle dispose », « il importune, elle se défend ». Ma génération voulait participer d’une idée de la sexualité plus libre, mais si une fille se trouvait en situation de céder sans consentir, en général, elle s’en prenait à elle-même : « Je n’aurais pas dû monter chez lui », et on se sentait honteuses de s’être mises dans le pétrin... Les jeunes générations féministes ne considèrent plus qu’il y ait une quelconque fatalité à ces « passages à la casserole », comme on disait, et encore moins que les femmes seraient responsables d’avoir été victimes !

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