Dossier / “Y a-t-il des bons et des méchants ?”
Israël-Palestine : comment résister à la violence ?
Des soldats israéliens sécurisent une zone de Sderot dans le sud d'Israël, après l'attaque du Hamas, le 7 octobre 2023. © Baz Ratner/AFP
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Cet article est issu du numéro 175 de Philosophie magazine « Y a-t-il des bons et des méchants ? », en kiosque le 30 novembre 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Alors que les morts de civils s’accumulent dans les territoires palestiniens après l’intervention militaire israélienne menée en riposte à l’attaque terroriste du Hamas survenue le 7 octobre, comment discerner ce qui est bien et mal, avec nuance et sans relativisme ? Un philosophe, témoin direct des massacres à Sdérot, tout près de la bande de Gaza, une écrivaine et anthropologue, un acteur de l’humanitaire et un éthicien évaluent la situation en évitant les postures caricaturales.
Robert Albin / « Comment les terroristes n’ont-ils pas été rebutés par leurs propres actes ? »
Spécialiste de l’éthique des médias et de la notion de responsabilité, il enseigne la philosophie à l’université Sapir, près de Sdérot. Il a personnellement subi les attaques du 7 octobre, dont il témoigne ici.
« Je vis maintenant chez des amis, qui m’offrent l’hospitalité. C’est à Rehovot, à environ quarante kilomètres de la bande de Gaza. On fait l’expérience quotidienne des tirs de missiles et des sirènes, mais ce n’est pas aussi intense qu’à Sdérot. Je retrouve une sorte de routine quotidienne… même si l’état mental, émotionnel et cognitif de la majorité des Israéliens est la distraction. Il est difficile de suivre ses pensées plus de deux minutes. J’essaie maintenant d’imaginer ce que signifiera retourner chez moi, dans une situation si tendue. Ma fille vit avec son mari et ma petite-fille, à environ dix kilomètres d’ici. Pour leur rendre visite, je dois prendre la voiture en sachant quelles manœuvres effectuer en cas d’urgence et où m’abriter. Ce sont des compétences que nous devons acquérir. Cela participe de la phénoménologie de toute personne israélienne : être sans cesse en alerte. […]
“Les philosophes ont loué la rationalité qui définirait l’homme. Je vois maintenant avec netteté et douleur combien ils se sont trompés”
La plupart d’entre nous sommes devenus silencieux. Il est très difficile d’être suffisamment lucide pour formuler des réflexions philosophiques. Nous sommes happés par les commentaires médiatiques mais aussi par les dilemmes normatifs, pour savoir ce qui est bon et quelle est la meilleure façon d’agir : doit-on envoyer les troupes à Gaza ? Est-il injuste de suspendre l’aide humanitaire ? Quand des individus décapitent des bébés, on ne peut manquer de se questionner sur la nature humaine. Certains diront qu’il s’agit d’une conscience sadique. Je ne suis pas sûr que cette explication épuise le sujet, ni qu’elle explique cette violence extrême. Il est intéressant de noter que Levinas faisait du visage humain, dans sa vulnérabilité, un appel éthique à respecter certaines règles morales – à commencer par l’interdiction de tuer. Comment les terroristes ont-ils pu se réjouir de leurs atrocités ? Comment n’ont-ils pas été rebutés par leurs propres actes ? Certains les ont qualifiés d’animaux. Mais agir avec une telle jouissance dans l’horreur reste très humain ; les animaux n’agissent pas ainsi. Les philosophes, de Platon à Kant, ont loué la rationalité qui définirait l’homme. Je vois maintenant avec netteté et douleur combien ils se sont trompés. »
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