Gestion des ressources inhumaines
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Cet article est issu du numéro 69 de Philosophie magazine « 69 - mai 2013 », en kiosque le 24 avril 2013. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
De l’entreprise à l’action humanitaire, la banalité du mal sévit-elle encore, de manière discrète mais destructrice, dans nos sociétés ? Réponses de l’historien Jacques Sémelin, du philosophe Michel Terestchenko, du psychanalyste Christophe Dejours et du fondateur de Médecins sans frontières Rony Brauman.
« Le fait qu’on n’ait eu aucun mal, aussi surprenant que cela paraisse, à “rééduquer” les Allemands après la chute du Troisième Reich, comme si la rééducation se faisait automatiquement » est aussi préoccupant que le nazisme lui-même, écrivait Hannah Arendt dans La Vie de l’esprit (« La pensée »). Elle visait cette « absence de pensée » qui lui permet de définir la banalité du mal et qui est finalement aussi effrayante en temps de paix qu’en temps de guerre. Si la violence qui a ravagé l’Europe sous la domination nazie et communiste a été commise par des hommes ordinaires, citoyens exemplaires et bons pères de famille, rien n’empêcherait qu’elle resurgisse. Depuis une quinzaine d’années, la popularité croissante d’Arendt aidant, la notion de banalité du mal est régulièrement invoquée. Rony Brauman et Eyal Sivan ont réalisé un film d’archives à partir du procès Eichmann très inspiré par les thèses d’Arendt (Un Spécialiste, 1999). Autre film, La Question humaine de Nicolas Klotz (2007), avec Mathieu Amalric, joue à fond la comparaison entre le monde de l’entreprise et le nazisme. Certains philosophes considèrent même que nos sociétés pacifiques et démocratiques ont inventé un totalitarisme d’un genre nouveau. L’Italien Giorgio Agamben voit dans le camp de concentration « le paradigme caché de l’espace politique moderne dont il faut apprendre à reconnaître les métamorphoses et les travestissements » (Homo Sacer, vol. 1, Seuil, 1997). Pour des penseurs comme Cédric Lagandré (La Société intégrale, Climats, 2009), Dany-Robert Dufour (L’Individu qui vient… après le libéralisme, Denoël, 2011) ou encore Jean Vioulac (La Logique totalitaire, PUF, 2013), la standardisation des modes de vie, la surveillance généralisée, une logique de massification politique et économique ou la domination sans partage de l’idéologie libérale nous plongent dans un mal d’autant plus total qu’il est doux, anonyme et presque imperceptible. Hannah Arendt méritait-elle une telle postérité ? Aurions-nous banalisé la banalité du mal ?
Pour le savoir, nous sommes allés demander leur éclairage à des chercheurs qui évitent généralement les déclamations pathétiques et préfèrent explorer rigoureusement un domaine de la vie humaine. Lorsque nous interrogeons l’historien Jacques Sémelin, spécialiste des violences de masse et de la résistance civile (lire notamment Purifier et Détruire, Seuil, 2005 ; rééd. Points, 2012), sur ce qu’il pense des ouvrages sur le totalitarisme contemporain, il s’emporte presque : « Je ne me reconnais pas du tout dans cette manière de penser. Ont-ils vécu dans l’Allemagne nazie ou durant la terreur stalinienne de 1937-1938 ? Il faut garder le sens des mots et distinguer régime pluraliste et non pluraliste. J’hésite même à utiliser le terme de résistance en démocratie, car le droit à l’opposition existe. » La fortune de l’image qu’Arendt a donnée d’Eichmann gêne également Jacques Sémelin. « Elle s’est trompée, affirme-t-il. Eichmann, comme beaucoup de criminels de masse, a joué lors de son procès la carte de l’homme qui n’a fait qu’obéir. Il s’est coulé dans une posture de déresponsabilisation pour sauver sa tête. Or, comme le montre son biographe David Cesarani, le Eichmann des années 1960 est très différent de celui des années 1940, qui faisait partie de l’élite SS, convaincu qu’il fallait œuvrer à la destruction des Juifs. »
«L’autre en trop, la crise aidant, ce n’est plus le Juif, mais le Musulman, cet “Autre” que nous parons de tous les vices»
Jacques Sémelin