La lettre du mardi
“It’s cellulite, bitch!”
© Fuu J/Unsplash
« Quel bonheur, le printemps, les jours qui rallongent, la possibilité de faire du vélo sans avoir le visage ouvert en deux par le froid, une certaine sensation de légèreté qui persiste malgré le choc d’un fascist winter succédant au brat summer, les terrasses qui se garnissent, les chemises ou les T-shirts qui ne s’embarrassent plus de gros pulls… et l’angoisse. Pas celle noble et existentielle qui concerne l’état du monde et l’avenir de l’humanité, que l’on pourrait enrober d’une citation chic de Kierkegaard agrémentée d’un front plissé par l’inquiétude. Non. Plutôt celle un peu honteuse qui vous traverse bien malgré vous lorsque vous passez devant votre miroir, surtout si vous êtes une femme.
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J’ai entamé mon adolescence à la toute fin des années 1990, lorsque les magazines dits “féminins” attaquaient dès le mois du mars sur les conseils pour préparer son corps au bikini obligatoire – sous peine de passer pour une coincée – et les astuces pour se débarrasser de ces quelques kilos coupables que nous aurions toutes en trop, sans parler de cette satanée cellulite. À en croire Elle, Marie Claire, Biba ou encore Jeune et Jolie, la cellulite était l’ennemie à abattre, bien plus que l’extrême droite ou le patriarcat. Je n’ai en tout cas aucun souvenir de conseils pour s’épanouir en dehors du regard masculin, quand les schémas destinés à prodiguer des “pipes d’anthologie” étaient monnaie courante – oui, même dans les publications destinées à des gamines de 13 ans.
J’ai donc grandi en scrutant tout ce qui pouvait ne pas aller sur mon corps, sous les yeux levés au ciel de ma mère qui me répétait que tout allait bien et que surtout, j’avais la chance d’être en bonne santé. Mais toute la grande santé nietzschéenne du monde ne parviendrait jamais à m’ôter de la tête qu’il vaut mieux que mes cuisses ne dépassent pas une certaine taille et restent bien lisses. Et quand bien même ce genre d’âneries a depuis belle lurette disparu du champ de mon attention, sans parler des kilomètres d’ouvrages féministes avalés, les shorts et les jupes courtes tapies au fond de mon armoire tout l’hiver repointent toujours le bout de leur nez avec un sourire narquois : “Vas-tu encore pouvoir nous assumer ?”
La seule chose qui me console (un peu) et qui me fait penser que cette fixation ne relève pas que d’un narcissisme ridicule, c’est que je ne suis pas la seule. Dans un essai ambitieux qui doit paraître ce mercredi et consacré à l’évolution de différentes caractéristiques du corps féminin (Ève. 200 millions d’années d’évolution au féminin, Flammarion, 2025), la chercheuse en évolution du langage et de la cognition Cat Bohannon remarque à quel point nous nous désolons à tort de notre cellulite. “En bonne Américaine du XXIe siècle, j’avais consacré un temps ridicule à me soucier de ma graisse personnelle, confesse-t-elle. Mais j’étais loin d’imaginer que mes tissus adipeux étaient en réalité un organe, et encore plus loin de penser qu’ils avaient évolué à partir du même organe ancestral que mon foie et l’essentiel de mon système immunitaire.” Si nous avons tant de mal à la perdre, et si dès que nous prenons un peu de poids, c’est illico sur cette zone-là que vient joyeusement se fixer la graisse, c’est que la cellulite joue un rôle essentiel, notamment en cas de grossesse : votre cellulite est ce qui sert à fabriquer un cerveau et de bons yeux. Après le deuxième cerveau dans l’estomac, un troisième dans la culotte de cheval ?
Le truc, c’est que même ce genre d’informations, qui devraient hisser la graisse glutéo-fémorale (c’est son véritable nom à l’état civil) au rang de merveille de l’évolution digne d’être célébrée par au moins une fête du calendrier, ne change pas grand-chose à mon angoisse. C’est toute la perversité d’une injonction : votre cerveau a beau être un boudin ultraperformant, il est sensible à l’exposition en continu à des images qui ne présentent que des corps jeunes, lisses et fermes. C’est du moins ce qu’ont montré des chercheurs de l’université de Poitiers en 2019 dans une étude consacrée à “l’impact de l’exposition à des standards de beauté non réalistes sur le contrôle de l’inhibition”. En gros, cette exposition la plupart du temps passive – même si vous avez jeté tous vos Jeune et Jolie à la poubelle, restent les publicités aux arrêts de bus ou sur les monuments en rénovation, les réseaux sociaux, une bonne partie du cinéma… – fait baisser votre garde : face à une seule image de ce type à laquelle vous seriez confronté(e) une seule fois dans la journée, vous auriez le temps de penser que cette image est probablement retouchée, et que votre nouvelle paire de chaussures et votre répartie vous donnent tellement de charisme que bon, au diable la prétendue taille de trop. Mais en cas de matraquage, plus le temps de fournir un tel raisonnement. Votre cerveau est submergé, et vous vous retrouvez à vous détester sans même vraiment savoir pourquoi.
L’ennui, c’est que l’étape suivante, ce sont souvent les troubles du comportement alimentaire. Sur le ton de la blague, une copine m’a lancé il y a quelques jours qu’elle avait passé un été à suivre un régime “skinny bitch” qui consistait assez simplement à manger de la salade verte et à boire de la vodka. “J’arrêtais pas de vomir” – tu m’étonnes – “donc j’ai arrêté” – Dieu merci. Mais tout le monde n’a pas cette indulgence envers soi-même. Dans Un corps à soi (Seuil, 2021), Camille Froidevaux-Metterie postule que “les troubles du comportement alimentaire – anorexie, boulimie, orthorexie – peuvent être interprétés comme des signaux que le corps a été objectivé, instrumentalisé, violenté”. Il ne s’agit pas uniquement de violences sexuelles, mais de tout un continuum d’agressions plus ou moins évidentes qui nous rappellent sans cesse que le corps féminin ne s’appartient jamais vraiment. Sans doute la raison pour laquelle il m’arrive encore, à presque 40 ans, de zapper toutes mes Simone pour juger mes fesses dans le miroir. »