Cinéma
Ivano de Matteo, l’impossible morale
© Bellissima Films
Paolo (Luigi Lo Cascio) et Massimo (Alessandro Gassman) ne s’aiment pas, mais ils sont frères. Cette fraternité ranime chaque mois un sursaut de convivialité quand ils se retrouvent à l’occasion de leur dîner rituel dans un restaurant chic de Rome. Seul un effort mal dissimulé leur permet de franchir ce vide, cette altérité immense qui les oppose.
Paolo, pédiatre, est petit, un peu négligé dans ses vêtements usés, son visage transpire une fragilité d’enfant, malgré sa barbe broussailleuse et son tempérament colérique. Massimo, avocat, est grand, calme. Il ne s’énerve pas mais ne sourit pas pour autant.
Deux morales
Le réalisateur Ivano de Matteo adapte au cinéma le succès de l’écrivain néerlandais Herman Koch : Le Dîner (Belfond, 2009). À travers une opposition a priori stérile entre ces frères, il montre deux figures de la morale. Paolo est engagé, à la fois plein de bons sentiments et intolérant. Il évoque une position morale héritée de Kant, dite « déontologique » (du grec deon, « devoir »). Elle édicte des principes intangibles à respecter de manière inconditionnelle et désintéressée.
Pour le brillant avocat Massimo, le mal n’existe pas, il n’existe que la faiblesse de ceux qui cèdent. Ce dernier soutient l’adage socratique selon lequel « nul n’est méchant volontairement » (Gorgias). Pour lui, personne n’est essentiellement voleur ou meurtrier. Devant les faits que la loi condamne, Massimo peint la trajectoire de vies cahoteuses et les circonstances qui précèdent les drames.
Cet affrontement prend pleinement forme quand le fils du pédiatre et la fille de l’avocat, les cousins Michele et Benedetta, tuent un clochard à la sortie d’une soirée arrosée. Ce meurtre pour le moins énigmatique, sinon gratuit, est filmé par une caméra de surveillance. Un appel à témoin est lancé et les parents ne tardent pas à identifier leurs enfants.
Ivano de Matteo aborde son thème fétiche, la désagrégation des bons sentiments confrontés aux épreuves de la vie – déjà exploré dans La bella gente (2009). Il peint la nature de l’homme mise à nue. Comment vont réagir les deux frères désormais plus liés que jamais par le crime ? Faut-il dénoncer ses propres enfants ? La tension entre ces deux figures de la morale prend corps dans ce film passionnant, dont la fin reste étonnement brusque et décevante.