Je prends souvent plus de plaisir à me souvenir d’un plaisir passé (promenade à vélo, baignade…) qu’à vivre ce plaisir sur le moment. Est-ce normal? Mais surtout, est-ce grave?

Temps de lecture : 3 min

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 78 de Philosophie magazine « 78 - avril 2014 », en kiosque le 27 mars 2014. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Antoine, 23 ans, Caen

Une tentation, cher Antoine, serait de vous répondre que vous fuyez le réel en lui préférant le souvenir, que la présence du plaisir vous intéresse moins que la représentation, au travers du souvenir, de la présence enfuie. Vous auriez donc peur du réel, manqueriez d’appétit pour le présent, ne seriez pas capable de lui dire ce grand « oui » auquel Nietzsche nous convie. Mais je n’en crois pas un mot. Pour une raison très simple : en l’animal humain, présence et représentation sont rigoureusement entremêlées. Notre présence au monde est saturée de représentation. À l’inverse, nos souvenirs ou notre nostalgie de l’hier peuvent intensifier notre présence au monde. Lorsque vous êtes sur votre vélo, le nez en l’air et les cheveux au vent, vous ne pouvez pas distinguer le plaisir que vous éprouvez maintenant de celui que vous savez que vous ressentirez en y repensant. Certes, ce savoir n’est peut-être pas conscient. Mais il est là : peut-être même joue-t-il un rôle décisif dans votre plaisir au présent… Lorsque vous y repenserez, vous ferez revenir le plaisir passé en le recolorant, mais, dès que vous le vivez, vous le colorez aussi de la manière dont vous savez que vous pourrez le faire revenir. C’est ce qui nous distingue des bêtes, « accrochées au piquet du moment », comme l’écrit si bien Nietzsche au début de la Deuxième Considération intempestive. Nous leur envions parfois ce talent de vivre pleinement le moment présent. Mais souvenons-nous aussi de la fin de la parabole nietzschéenne… L’homme s’approche de la brebis pour lui demander son secret, la brebis se retourne pour lui répondre mais, le temps de se tourner, elle a déjà oublié la question. À chaque fois que j’entends quelqu’un prôner « la pleine présence », je songe à cette parabole nietzschéenne. Ou à la manière dont Bergson définit l’intuition : une présence dans laquelle se ramasse tout notre être, tout notre passé et toutes nos facultés. Autre manière de dire que nous ne sommes présents que remplis de passé, que le présent n’est jamais aussi intense que lorsqu’il est vision de l’avenir. La philosophie de Bergson est une invitation à refuser certaines fausses distinctions : ici c’est la frontière nette entre souvenir et présent que nous proposons d’effacer.

Cet article est réservé aux abonnés
Les concepts liés à cet article

Bonheur Désir FatalismeJoiePassionPlaisir