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Je suis ce que je mange

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Je suis ce que je mange

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Cet article est issu du numéro 50 de Philosophie magazine « 50 - juin 2011 », en kiosque le 25 mai 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Dans ses Méditations, René Descartes proclamait : « Je suis une chose qui pense. » Mais une révolution philosophique a balayé, au XIXe siècle, cette présomptueuse affirmation. « Je suis une chose qui mange », rétorqueraient volontiers les esprits modernes. C’est ainsi que le très épicurien Brillat-Savarin déclare, dans son célèbre traité de gastronomie, La Physiologie du goût (1825) : « Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es. » Chez le matérialiste Ludwig Feuerbach, rebelote : « L’homme est ce qu’il mange », assène ce féroce adversaire des religions dans ses Manifestes philosophiques (1839-1845). Quant à Friedrich Nietzsche, il enfonce joyeusement le clou quelque temps plus tard : « Il est une question dont le “salut de l’humanité” dépend beaucoup plus que de n’importe quelle subtilité de théologien : c’est la question du régime alimentaire » (Ecce Homo, 1888).

Provocations ? Oui, bien sûr, mais pas seulement. C’est au XIXe siècle en effet qu’est proclamée la mort de Dieu et que l’âme cesse d’être envisagée comme une entité immortelle, distincte du corps et jointe à l’Être suprême. Mais si Dieu n’existe pas et que l’âme est un fantôme, qui suis-je ? Il ne reste à l’homme que son corps. La pensée ne vient plus d’en haut, elle est le produit d’un organe – le cerveau. C’est donc désormais le métabolisme qui donne la clé de notre identité. Un tel renversement métaphysique donne une importance toute nouvelle à l’alimentation. Si je ne suis rien d’autre qu’un amas de matière, alors je dois être attentif aux objets que je fais entrer en moi, à la manière dont je régénère mes tissus, dont je fais varier le cours de mes pensées par l’absorption d’alcool, dont je m’excite par le café, et dont je renouvelle mes forces par les sucres et les viandes. La religion recommandait de prendre soin de sa vie spirituelle, de faire chaque jour son examen de conscience pour veiller à ce que nos pensées ne soient pas mêlées d’impuretés. À l’époque moderne, ce souci se reporte sur la nourriture. Apprendre à manger, c’est modeler son être en profondeur, c’est cultiver son intériorité.

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