Entretien

Jean-François Bayart : “Marine Le Pen n’a aucun besoin de faire voter la moindre loi pour étouffer la démocratie”

Temps de lecture : 9 min

Jean-François Bayart : “Marine Le Pen n’a aucun besoin de faire voter la moindre loi pour étouffer la démocratie”

Jean-François Bayart. © Julien Jaulin/Hans Lucas

Cet article est réservé aux abonnés.

Alors que le Rassemblement national est en progression dans les intentions de vote, le politologue Jean-François Bayart revient sur le jeu dangereux joué par Emmanuel Macron, consistant à reprendre des éléments programmatiques de l’extrême droite pour l’étouffer dans les urnes. Avec le résultat inverse ?


 

Comprenez vous la dissolution de l’Assemblée annoncée par Emmanuel Macron ? Quel résultat cherche-t-il à obtenir selon vous ?

Jean-François Bayart : Je ne suis pas la petite souris de l’Élysée ! Et celle-ci devrait avoir l’oreille bien fine puisque le fait saillant de cette décision est le caractère très restreint du cercle des personnes qui y ont été associées. Il semble que ni le président du Sénat ni la présidente de l’Assemblée nationale n’aient été consultés dans les formes institutionnelles, sinon prévues par la Constitution, du moins décentes. Le téléphone semble avoir été préféré à l’audience en bonne et due forme. Chose incroyable, le Premier ministre a été tenu à l’écart et n’a appris la chose que peu de temps avant qu’elle ne soit rendue publique. On retrouve là le mode caméral de gouvernement qu’affectionne Emmanuel Macron, s’entourant de conseils – par exemple le Conseil de défense, désormais omniprésent et néanmoins a-constitutionnel – et même de plus en plus de conseils de consultants privés – McKinsey, Capgemini –, ce que lui reprochent les parlementaires et la Cour des comptes. Le deuxième fait saillant, c’est le mépris affiché à l’égard du Parlement. En soi, ce n’est pas un scoop, puisque les gouvernements qui se sont succédé depuis 2022 l’ont systématiquement contourné pour procéder par ordonnances ou décrets. Mais la dissolution de l’Assemblée nationale sans qu’aucune motion de censure n’ait été votée, l’annihilation d’un trait de plume de son travail législatif et de ses commissions d’enquête, le renvoi abrupt des députés et de leurs assistants parlementaires, l’imposition d’un temps de campagne réduit au strict minimum constitutionnel qui plonge les partis dans des difficultés organisationnelles et financières inextricables et qui interdira à nombre d’électeurs de participer au scrutin pour cause de vacances ou faute de pouvoir s’inscrire sur les listes électorales illustrent la considération que le président accorde à cette institution centrale de la démocratie. Entendue à cette aune, la conférence de presse d’Emmanuel Macron du 12 juin, au cours de laquelle il a une fois de plus parlé de « clarification », de changement de méthode, de regrets pour les erreurs commises, etc, a sonné comme un vieux disque rayé à force d’avoir été trop écouté. Voilà la vraie leçon de la dissolution par rapport à laquelle les éventuels calculs politiques ou politiciens sont de peu de poids. En répondant favorablement à l’injonction de Jordan Bardella, Emmanuel Macron s’est comporté comme un caïd répondant à la provocation : « On se retrouve à la sortie de l’école ! »

Cet article est réservé aux abonnés
Les concepts liés à cet article

DémocratieÉtatIdéologie PouvoirSocialisme