La grande question
Jésus était-il anarcho-communiste ?
La plus ancienne icône connue du Christ pantocrator (détail), icône à l'encaustique du VIe siècle provenant du monastère de Sainte-Catherine, au mont Sinaï (Égypte). © Domaine public
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Quel est le sens politique le plus profond du message du Christ ? Son égalitarisme radical, sa critique de l’argent et son refus des pouvoirs institués le font-ils pencher du côté du socialisme, de l’anarchisme ou du communisme ? Nous nous sommes mis dans les pas de Jésus… et des philosophes qui l’ont lu pour y voir plus clair.
André Malraux en faisait « un anarchiste qui a réussi ». Le cinéaste Paul Verhoeven le considère comme un nouveau Che Guevara. En Mai-68, un graffiti immortalisé par Henri Cartier-Bresson le dépeignait comme le « seul révolutionnaire »… La figure de Jésus-Christ séduit bien des figures progressistes. Récemment, une vidéo à succès de l’exégète Pacôme Thiellement publiée sur le média Blast a ravivé cette imagerie : peut-on, et faut-il, séparer la figure du Christ de l’Église qui a porté et infléchi son message ?
Quelques éléments de contexte
À suivre le père de l’anarchisme français, Pierre-Joseph Proudhon, Jésus était bien un révolutionnaire à l’origine. Aux yeux du philosophe, le sens de la prédication du Christ, « c’est la réforme sociale, rien de plus, rien de moins – c’est la liberté, l’égalité, la fraternité, programme éternel des pauvres et des opprimés » (Portrait de Jésus, publication posthume, 1951). Jésus était-il réellement porteur d’une telle aspiration ? Pour l’établir, comme les sources sont peu nombreuses, il faut se pencher sur les descriptions qu’en donnent les Écritures. Même si elles ont une fonction hagiographique, elles délivrent bien un message philosophique. Aussi, examinons, avec les penseurs qui s’y sont intéressés, le sens de ce message. Celui-ci était-il porteur d’une mise en question fondamentale contre le pouvoir en place et d’une révolution dans les consciences ?
Jésus de Nazareth est né et a vécu toute sa vie en Judée – son existence historique, au contraire de ses exploits religieux, ne fait plus tellement débat parmi les historiens. La région était alors soumise à l’occupation romaine. L’interlocuteur privilégié de Rome, Hérode le Grand, règne sur le territoire d’une main de fer, soumettant la population à des impôts très lourds et n’hésitant pas à réprimer dans le sang la moindre contestation ou révolte. L’Évangile de Matthieu, qui aurait été écrit autour de l’an 90, raconte que Hérode, ayant eu vent de la naissance d’un potentiel messie (un libérateur du joug romain, donc) dans la région de Bethléem, aurait donné ordre d’y assassiner tous les enfants de moins de deux ans. Pour le philosophe Jacques Ellul, « que cette histoire soit exacte ou non n’a pas d’importance, ici. Ce qui est significatif, c’est qu’elle ait été racontée, qu’elle ait couru dans le peuple et qu’elle ait été recueillie par les premiers chrétiens (qui étaient des Juifs, ne l’oublions pas !) et insérée dans un texte qu’ils considéraient comme inspiré par Dieu. Ceci montre bien en quelle estime ils tenaient Hérode, et derrière lui, le pouvoir. Et voilà le premier contact que Jésus, tout petit, eut avec le pouvoir politique ! Je ne dis pas que cela ait influencé son attitude ultérieure envers le pouvoir politique, mais sans aucun doute, c’est une image qui s’est imposée dans son enfance » (Anarchie et christianisme, 1988). Certains Juifs tenaient donc le pouvoir romain, et l’aristocratie locale qui le soutenait, en piètre estime et s’en méfiaient. Jésus aurait grandi dans ce cadre et aurait été jusqu’à opposer à ce pouvoir un message et une attitude allant dans le sens de « la liberté, l’égalité, la fraternité », selon le triptyque que reprend Proudhon.