Cinéma
“Jusqu’au bout du monde” : les colts sur la table
Photogramme du film “Jusqu’au bout du monde”. © TDDH/Marcel Zyskind
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Cet article est issu du numéro 179 de Philosophie magazine « Sexe. Où est-ce que ça coince ? », en kiosque le 25 avril 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
En mettant en scène à hauteur d'homme et de femme la lutte pour l'égalité des sexes, le nouveau film de et avec Viggo Mortensen redonne une nouvelle jeunesse au western, genre hautement politique.
Ce western féministe commence par la fin. Il débute avec la mort de son héroïne, Vivienne, incarnée par Vicky Krieps. Son compagnon, un shérif porté à l’introspection campé par Viggo Mortensen, la veille puis l’enterre. Car l’histoire d’amour de ce couple, un idéal de liberté et d’égalité dans le désert du grand Ouest, a été mise en échec par des forces malveillantes : un maire corrompu, un propriétaire terrien peu scrupuleux et son fils violent, à qui la richesse offre une immunité. Tourné dans les décors naturels du Mexique, le film représente des types humains et des valeurs morales. Il fait s’entrecouper deux récits parallèles : celui, rétrospectif, de la vie commune des deux amants depuis leur rencontre, et celui d’une quête de vengeance, après la mort de Vivienne. Il rejoue les figures des classiques du genre en mettant en scène un basculement historique, le passage vers un nouveau monde. En l’occurrence, un monde où l’égalité entre les sexes serait acquise. Comme le note le philosophe américain Robert B. Pippin dans sa Philosophie politique du western, « les meilleurs de ces films brossent un tableau sophistiqué de l’effet de ce passage sur ceux qui le vivent et nous en montrent les gains, et surtout les pertes, sur le plan psychologique ». Selon lui, les westerns témoignent d’une « psychologie politique », c’est-à-dire qu’ils reflètent « une compréhension de la dimension vécue, à la première personne, de l’expérience politique », ce pour quoi les individus « sont prêts à se sacrifier, ce qui provoque en eux une intense colère, etc. ». En imaginant cette figure féminine victime de la violence masculine qui pousse un homme à vouloir rétablir la justice, le réalisateur offre une interprétation – joliment servie par les interprètes – de nos préoccupations morales et politiques. Comme le souligne Robert B. Pippin, « affirmer que, quoi qu’il en soit de sa pertinence historique, la forme du récit n’est pas historique ou réaliste, mais mythique, revient ici à considérer de tels films comme des tentatives de saisir le problème fondamental pour tout processus de fondation, celui de l’institution du droit ».