Archéologie
La colle, une révolution anthropologique
Image d’illustration. © Gorodenkoff Productions/iStockphoto
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L’homme de Néandertal a inventé la colle : c’est ce qu’affirment deux études récemment parues. Une innovation donc plus ancienne qu’on le pensait, mais qui n’en est pas moins révolutionnaire, comme le montrait François Dagognet (1924-2015).
- Néandertal était assurément plus ingénieux que ne le veut l’image d’Épinal. Ce serait même lui qui, selon deux articles parus dans la revue internationale Scientific Reports, aurait mis au point la colle ! À base de goudron d’écorce de bouleau, il apparaît que la technique était utilisée dans la confection d’outils de pierre.
- Le philosophe François Dagognet est le premier, et peut-être le seul, à avoir saisi l’importance de la révolution anthropologique que représente l’invention de la colle. Révolution invisible, aussi invisible que cette substance fluide qui se glisse, inapparente, entre les choses afin de souder leur existence. « Quoi de plus beau que l’un et le cohérent ? » L’ajointement de différentes composantes, de différents éléments dans un tout consistant, fait l’intérêt d’un objet, affirme le philosophe dans Corps réfléchis (1990). L’objet hétérogène « se sépare du simple assemblage, qui met seulement côte à côte puis emboîte le divers » ; mais dès lors, il « évite difficilement la fragilité (la désunion) ». Raison pour laquelle, selon Dagognet, les philosophes idéaliseront bien davantage « ce qui “tient par soi-même” » et « semble d’un seul constituant » : la statue de pierre, la cruche d’argile, etc.
- Pendant des siècles, « on ne savait pas bien conglomérer ». Les colles rudimentaires existaient mais leurs capacités étaient très limitées. Les techniques les plus répandues reposaient sur « les méthodes mécaniques traditionnelles » : soudure, boulonnage, sertissage, vissage, rivage, etc. Mais avec ces méthodes, « on n’associait cependant que le même au même » (le bois au bois, le métal au métal…). « Les colles vont tout changer », en particulier les liquides adhésifs modernes. Elles « modifient toutes les règles » car elles « associent durablement des substances hostiles ». Avec ces nouveaux adhésifs, « tout devient possible, y compris les mouvements qu’ils supportent », grâce à une « répartition uniforme des contraintes ». « N’importe quoi peut alors être accolé sur n’importe quoi, de façon solide et heureuse. […] Ce qui serait resté un ajout ou une juxtaposition se transforme en un “bloc”, un tout indécomposable et indéchirable. »
- Les colles « solidarisent tellement les fragments que ceux ci résisteront moins que le lien qui dorénavant les réunit » : « plus puissant[es] que ce qu’[elles] rapproche[nt] », elles forment un « ciment » qui confère au tout hétérogène plus de consistance que ces parties. Pourtant, paradoxalement, les colles se font discrètes, presque imperceptibles : elles disparaissent là même où leur pouvoir opère. « L’adhésif, de fluide ou mou qu’il était, devient rapidement solide et réifie ; il agit en très faible quantité et sans épaisseur (film) […] Il se glisse, invisible, entre les pièces qu’il intègre les unes aux autres. » La colle est un « multimatériau » en affinité avec tous les autres, une « métasubstance, celle qui les modifie toutes ».
- Dagognet s’en prend alors à ceux qui, comme Sartre, ne voient que le « côté négatif » du collant : « ce dont on ne peut soi-même se détacher ». La colle est toujours, chez Jean-Paul Sartre, une image mobilisée pour désigner l’engluement de la fluidité de la conscience dans la pesanteur de la matière. N’est-ce pas négliger, à rebours du fantasme d’une liberté purement intérieure que la matière contraindrait, combien la colle ouvre des possibilités inédites à l’expression concrète – technique ou même artistique – de la liberté ?