Hors-série "Le sommeil"
La culture du sommeil
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du Hors-série n°N°56 de Philosophie magazine « Le sommeil », en kiosque le 09 février 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
C’est parce que nous avions besoin de nous reposer (en sécurité) que nous avons organisé la veille : certains guettent, d’autres rêvent. Ainsi naît la société, qui kidnappe alors le sommeil en lui imposant horaires et manières.
Quoi de plus naturel que le sommeil ? Tous les animaux du monde dorment. Sans doute ne font-ils pas, comme l’homme, des nuits de huit heures : ils dorment plus souvent pendant de courts intervalles, et seulement d’une oreille, au cas où un prédateur approcherait. Il n’en est pas moins indéniable que tout organisme animal a besoin de périodes de léthargie pour récupérer de sa fatigue physiologique et pour se développer. L’homme n’y échappe évidemment pas : le fait même qu’il dorme la nuit n’est pas arbitraire, mais s’inscrit au contraire dans le prolongement de sa biologie. « Nous sommes des créatures du jour, nous nous situons dans le monde par la vue plus que par tout autre sens », note le philosophe tchèque Erazim Kohák dans The Ember and The Stars (University of Chicago Press, 1987). L’obscurité de la nuit nous ampute de notre capacité de compréhension et d’action. En termes davantage positifs : elle occulte les distractions sensorielles qui nous tiennent éveillés. C’est le moment idéal pour nous assoupir, comme l’affirme Rousseau dans l’Émile : « Le temps du repos est celui de la nuit, il est marqué par la nature. […] Ainsi l’habitude la plus salutaire est certainement de se lever et de se coucher avec le soleil. D’où il suit que dans nos climats l’homme et tous les animaux ont en général besoin de dormir plus longtemps l’hiver que l’été. » Diderot le dit également : « La nuit ou la privation de lumière amène le sommeil. […] Nous appelons le sommeil en fermant les yeux. La plus forte distraction vient des yeux. […] La nuit est le temps du sommeil pour l’homme et pour les animaux. Elle se fait dans l’entendement ainsi que dans la nature. Le soleil disparaît et tout dort. » La nuit est une trêve naturelle.
Pas exactement, en réalité – car des prédateurs plus habiles que nous rodent et troublent notre sommeil vulnérable. L’homme doit entourer son corps endormi de protections. Il l’enveloppe de murs – ceux de l’abri, de la grotte, et bientôt de la maison car, comme l’écrit Mary Webb, « pour ceux qui n’ont pas de maison la nuit est une vraie bête sauvage » (dans Vigilante armure). Mais il doit surtout apprendre à compter sur la solidarité d’autrui pour monter la garde pendant son inconscience. C’est ce que souligne Alain dans La Nuit : « De deux hommes faisant société, il est naturel que l’un soit chasseur et l’autre forgeron, ce qui crée des différences et un certain empire à chacun sur certaines choses et sur certains outils ; mais il ne se peut point que, de deux hommes, un seul soit toujours gardien du sommeil. C’est peu de dire qu’on aurait alors un gardien mécontent ; on aurait premièrement un gardien somnolent. Cette part de repos et de garde éveillée, la même pour tous, est sans doute la plus ancienne loi. » Les « gardiens du sommeil » sont à la jonction des besoins naturels et de leur expression culturelle. Ainsi commence la « civilisation » du sommeil, dans le double sens d’une société s’organisant en fonction de la prise en charge du sommeil d’une part, et d’une appropriation par les hommes de leur propre sommeil d’autre part.