4. S’oublier

La route de l’Inde

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Cet article est issu du numéro 80 de Philosophie magazine « 80 - juin 2014 », en kiosque le 28 mai 2014. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

La pensée indienne, à travers la religion hindouiste ou bouddhiste, est tendue vers un horizon d’effacement du moi radicalement étranger à la tradition occidentale. Éclairage du philosophe Michel Hulin.

Qu’appelle-t-on le « soi » dans la pensée hindouiste ?

Michel Hulin : Dans l’hindouisme brahmanique, on traduit par « soi » le terme âtman, qui signifie d’abord « souffle ». On en a fait l’équivalent de ce que l’Occident appelle « l’âme ». Mais il s’agit plutôt de l’équivalent individuel, « microcosmique » de l’âme du monde, ou brahman. D’emblée on se trouve face à cette correspondance essentielle entre le cosmique et l’individuel. Ce qu’il y a au fond de l’individu ne correspond pas à la notion d’« âme » occidentale, principe de la personnalité, mais constitue une âme commune à tous les individus, au vivant et au cosmos. Le salut vient lorsque l’individu ne se considère plus dans sa particularité, mais qu’il parvient à ne faire plus qu’un avec le cours du monde.

 

En dehors du salut par l’accès au Soi cosmique dont chaque individu est une parcelle, il ne saurait donc y avoir, dans l’hindouisme, d’amour de soi qui ne soit pas trompeur ?

Précisément… Cette opposition entre le faux soi, l’ahamkâra (du sanskrit aham, « ego », et kâra, « faire »), et le Soi véritable mûrit au fil des Upanishad. Le faux soi est l’obstacle le plus redoutable. Il a l’air d’être le soi. C’est l’ego immédiat, psychologique et social. Les ascèses physiques et mentales de l’hindouisme visent à le déraciner parce qu’il est la conséquence lointaine d’une méprise métaphysique primordiale. Ce soi trompeur n’a pas de raison d’être absolue. On vient au monde avec toutes sortes de pulsions, d’envies, de préjugés, qui sont la trace d’existences précédentes. Une personnalité est comme le dépôt de l’avidyâ, l’« ignorance métaphysique », dont le double est mâyâ, l’« illusion cosmique ». L’avidyâ s’entend en un sens plus profond, c’est notre disposition à adhérer aux apparences, la racine même du soi factice.

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