La lettre du jeudi

La sagesse de Patrick Sébastien

Temps de lecture : 4 min

La sagesse de Patrick Sébastien

Captures d’écran (sur la plateforme YouTube) du clip de la chanson “Est-ce que tu l'as vu ?”, de Patrick Sébastien.

« “La vraie question philosophique, ce n’est pas être ou ne pas être / C’est : Est-ce que tu l’as vu mon cul, est-ce que tu l’as vu ? / Est-ce que tu l’as vu mon cul, est-ce que tu l’as vu ?” 🎶🍑 (bis)

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On le croyait mort et enterré, ou, à tout le moins, englouti dans les limbes du kitsch. N’en déplaise aux “grincheux”, comme il nomme ses détracteurs : Patrick Sébastien est bien vivant. En trois jours, plusieurs millions de personnes ont vu sa nouvelle chanson, un de ces “tubes de l’été” dont il a le secret. La vidéo est courte. L’arrangement musical, sommaire. La chorégraphie, basique : entouré de jeunes, le chanteur remue son derrière avec entrain.

J’ai beau vouloir le prendre de haut, me pincer le nez face à tant de vulgarité : Patrick Sébastien m’arrache toujours un éclat de rire. Dès que je l’entends, je suis prise d’une irrépressible envie d’agiter les bras frénétiquement, de lancer une chenille et d’y entraîner n’importe qui. Un plaisir coupable que partagent nombre de mes proches, y compris les plus intellos. “J’ai toujours un pincement au cœur quand je l’écoute”, me confie une amie. “Pile le même que quand ma mère m’envoie une carte de vœux musicale pour mon anniversaire.” Je l’associe moi aussi à mon enfance : aux campings dans lesquels mes parents me traînaient gamine, à des salles des fêtes de province, aux cotillons, aux néons qui grésillent… Bref, à tout ce qui est populaire et me renvoie à un état d’innocence festive – prolo, certes, mais chaleureuse.

Ce qui me charme, au fond, c’est la simplicité de la proposition. “C’est une chanson à la con qui n’a ni queue ni tête”, scande son auteur. “Je sais bien, c’est vulgaire, on aurait pu s’en passer / Mais c’est ce petit air qu’on avait envie de chanter !” Patoche, c’est le sens de la fête à l’épure : une fois encore, il assume de délivrer un message dénué de toute prétention. Un art poétique dont ce Boileau des paillardes délivrait déjà la recette dans Les Sardines : “Pour faire une chanson facile, facile / Faut d’abord des paroles débiles, débiles / Une petite mélodie qui te prend bien la tête / Et une chorégraphie pour bien faire la fête.”

Ce n’est pourtant pas un crétin qui est l’auteur de ces tubes. Cruciverbiste et verbicruciste, Patrick Boutot de son vrai nom est un amoureux des mots. Il aurait pu, de son propre aveu, devenir professeur de philosophie, qu’il a d’ailleurs étudiée. Très bon élève, il était passionné par la littérature et les grands penseurs. C’est son prof de philo qui lui a paradoxalement donné l’envie de se détacher de tout vernis érudit, en lui rappelant qu’“il ne faut pas vivre pour penser, il faut penser à vivre”. “J’ai alors décidé que je ferai du futile”, raconte le chanteur-animateur-humoriste. “Je me disais que j’aurai l’amour des gens, amour que je n’ai pas eu.” Ayant grandi sans père et sans argent, d’une mère de 17 ans qui travaillait à l’usine, le jeune Patrick sait depuis toujours la douleur de l’absence. Adulte, il vit l’insupportable : la mort de son enfant, Sébastien, emporté dans un accident de moto à ses 19 ans – et dont il a adopté le prénom comme nom de scène. “Il n’y a pas un jour où je ne pense pas à lui”, confie le chanteur, qui avoue volontiers avoir été alcoolique et accro à la roulette. “Je suis en survie. Je suis mort avec lui.”

Comment expliquer alors cette bêtise assumée ? Peut-être doit-on y voir une manière d’être “superficiel par profondeur”, comme disait Nietzsche. Chez Patrick Sébastien, je retrouve quelque chose de l’allégresse dont parle Clément Rosset : une façon de vivre joyeusement et légèrement, sans naïveté aucune. Le philosophe aimait célébrer l’ivrognerie et l’idiotie – à comprendre au sens étymologique : le mot grec idiôtès signifie unique, singulier. Vivre en ivrogne, c’est accepter le réel tel qu’il est – idiot, comprenez : brut, sans cause ni justification. Ne pas fuir dans un deuxième monde, celui des illusions, où l’on se fantasme une image de soi.

“La fête est avant tout une ardente apothéose du présent, en face de l’inquiétude de l’avenir”, disait Simone de Beauvoir. Patrick Sébastien n’est pas né de la dernière pluie : il connaît l’état du monde – et de son corps, lui qui vient de réchapper d’un cancer du rein. Ce n’est pas par inconscience, mais par sagesse qu’il remue son popotin. Sa source de fierté ? Savoir que des gens font jouer Les Sardines à leur enterrement (“Ah qu’est-ce qu’on est serrés, serrés dans cette boîte…”). Son dernier vœu ? Qu’on écoute à ses obsèques cette chanson de son cru, cri d’adieu d’un clown à jamais meurtri par la disparition de son fils : “Tapez des mains ! C’est ça que je préfère / Allez boire du champagne, allez faire la fiesta / Honorez vos compagnes en souvenir de moi […] / La plus belle lumière est au bout du chemin / Parce que ce soir Patrick va revoir Sébastien.” »

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