La lettre du mercredi
La saison des pastèques
Lever de soleil à Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, le 19 octobre 2023. © Said Khatib/AFP
« Des drapeaux palestiniens, mais aussi des tranches de pastèque, ou tout autre objet de couleur rouge et verte afin de duper les algorithmes qui ont tendance à mettre en sourdine (“shadowban”) les publications à caractère polémique : depuis bientôt trois semaines, difficile d’échapper à l’actualité principale sur les réseaux sociaux, où la moindre virgule est plus inflammable que jamais. On s’invective, et on est sommé de prendre parti, au motif que le silence serait forcément coupable. Devrions-nous tous suivre l’exemple de Sartre et monter sur un tonneau pour haranguer la foule ?
“Complice de terroriste”, “complice de génocide”, “colon refoulé”, “antisémite” : tels sont les noms d’oiseaux qui fleurissent sous les posts ou les conversations osant aborder le conflit israélo-palestinien. L’invective, sans parler des insultes, n’est pas chose nouvelle sur les réseaux sociaux. Ce qui est moins courant, c’est l’appel à tout un chacun de réagir, se prononcer, émettre un avis et prendre un parti, avec cet avertissement : “Vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas.” Sous-entendu : le déluge d’informations, de documents et de contenu vous donne largement les moyens d’adopter une posture d’expert qui vous permette d’émettre un avis définitif sur la question.
S’il est vrai qu’une masse conséquente de documentation est accessible, qu’elle provienne des médias, de comptes de spécialistes, de podcasts ou de plus traditionnelles ressources bibliographiques, il n’est pas forcément évident de s’y retrouver. L’emballement autour de la supposée décapitation de 40 bébés dans un kibboutz israélien en est la preuve. Les massacres ne sont plus à prouver – reste ce chiffre qui n’a jamais été vérifié. Rebelote une dizaine de jours plus tard avec l’explosion qui a touché l’hôpital Al-Ahli Arabi à Gaza : d’abord attribué à une frappe israélienne, l’explosion a fait l’objet de multiples vérifications à coups d’analyse balistique, d’images satellite et de suivi de trajectoire grâce à la vidéo-surveillance, sur lesquelles personne n’est d’accord. Les conclusions d’Al Jazeera diffèrent de celles du Monde par exemple, même si aucun ne les présente comme définitives. Résultat : la provenance du tir n’est toujours pas claire, ainsi que le bilan réel des victimes, et plusieurs médias ont publié des communiqués pour s’excuser de la précipitation avec laquelle ils avaient traité l’information (le New York Times notamment).
Alors que n’importe qui peut désormais s’acheter une certification sur X (ex-Twitter) afin de faire passer son discours pour parole bien sourcée, est-ce bien raisonnable de réclamer de tout un chacun un engagement définitif et absolu au motif que “vous avez les moyens de savoir” ? C’est peut-être prendre Sartre un peu trop au pied de la lettre, lorsqu’il affirme dans la présentation des Temps modernes que “l’écrivain est en situation dans son époque : chaque parole a des retentissements. Chaque silence aussi”. On notera que Sartre parle de l’écrivain, dont l’audience l’oblige selon lui, et pas du quidam. Mais puisqu’il s’agit d’audience, ne pourrait-on pas demander aux influenceurs ou à n’importe quelle personnalité publique de prendre la parole ? Si l’on était encore en 1945, peut-être. L’ennui, c’est que l’avalanche informationnelle a plutôt tendance à nous transformer en Jean-Claude Van Damme de l’information qu’en experts. Les morts, qu’ils soient israéliens ou palestiniens, méritent autre chose que des postures de guerriers sur clavier. »
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