Exposition
La solitude des signes
Cet article est issu du numéro 144 de Philosophie magazine « Enquête sur la fusion du travail et de la vie », en kiosque le 29 octobre 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Avec l'exposition Giorgio De Chirico. La peinture métaphysique, le musée de l’Orangerie (Paris) présente des œuvres emblématiques de cet artiste à l'époque où il s'appliquait, dans les pas de Nietzsche, à abolir « le sens dans l'art ». Fascinant !
« Métaphysique ». C’est l’adjectif philosophique choisi par Apollinaire pour qualifier la peinture de son ami Giorgio De Chirico. C’est aussi celui retenu pour la courte exposition qui lui est consacré au musée de l’Orangerie, à Paris. Elle témoigne d’une période de la vie de l’artiste, entre 1911 et 1918, dédiée à l’exploration d’une pratique qu’il dira lui-même attachée à « l’abolition du sens en art ». Né en Grèce, formé à l’Académie des beaux-arts de Munich, Chirico peaufine son talent en Italie et en France, où il formule un nouveau langage pictural. « Soyons justes, précise-t-il, cette découverte revient au Polonais Nietzsche [sic], et si le Français Rimbaud fut le premier à l’appliquer dans la poésie, c’est votre serviteur qui l’appliqua pour la première fois dans la peinture. » Très vite associé au jeune mouvement surréaliste – trop pour lui qui se considérait avant tout comme un peintre de tradition italienne et qui prônera ensuite « un retour au métier » contre l’avant-garde –, Chirico entend saisir ce qui se manifeste éternellement « derrière l’écran inexorable de la matière ». Il s’intéresse à la « solitude des signes » déliés de leur signification usuelle créée par l’habitude. Il représente un monde des objets autonome, sorti des clous de la logique, comme il nous arrive de le vivre dans le rêve. L’exposition présente des œuvres témoignant de cette quête, prêtées par des grandes institutions, notamment américaines et britanniques, mais aussi par des collectionneurs privés. Dans L’Incertitude du poète (image), issu de la collection de la Tate à Londres, Chirico associe des régimes de bananes à l’aspect métallique à un buste de femme dans un décor immobile d’arcades italiennes néoclassiques, dans lequel le temps paraît suspendu. Il réitère dans La Conquête du philosophe, peint en 1914 et conservé à l’Art Institute de Chicago, en plaçant dans sa composition deux « artichauts de fer », qui lui sont apparus en songe. « Dans le mot métaphysique, je ne vois rien de ténébreux, précise le peintre. C’est cette même tranquille et absurde beauté de la matière qui me paraît “métaphysique” et les objets qui, grâce à la clarté de la couleur et grâce à l’exactitude des volumes, se trouvent placés aux antipodes de toute confusion et de toute obscurité me paraissent plus métaphysiques que d’autres objets. »