(Dé)peindre l’âme
La tristesse peut-elle être belle ?
© Claudia Wolff/Unsplash
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On voit la tristesse comme une souffrance qui écrase la joie et assombrit l’existence. Mais certains y perçoivent aussi une forme de beauté mélancolique. Ont-ils raison ? Enquête philosophique et littéraire avec Françoise Sagan et Jean-Louis Chrétien.
« Le visage bouffi, tordu et rougi, orné de morve sous le nez. » Voici comment la philosophe Estelle Ferrarese décrit les effets de la tristesse sur le visage humain dans sa Philosophie des sanglots parue la semaine dernière (Payot & Rivages). En prenant pour objet le sanglot, elle passe au peigne fin la forme la plus douloureuse de la tristesse : le coup de poignard dans le thorax, la déflagration de peine qui empêche de respirer, fait convulser tout le corps et déforme les traits du visage. Les sanglots, écrit-elle, « me défigurent, me rendent méconnaissable, presque répugnante ». En plus d’être dévastatrice, la tristesse qui se manifeste dans cette forme n’a rien de désirable. Ce sentiment témoigne selon la philosophe d’une expérience universelle : celle de notre « impuissance » à agir face à ce qui nous arrive, quand nous sommes placés face à des forces qui nous dépassent. Ainsi définie, la tristesse exhibe autant la laideur du monde que notre incapacité à y remédier.
“La tristesse peut exhiber autant la laideur du monde que notre incapacité à y remédier”
« Sur ce sentiment inconnu dont l’ennui, la douceur m’obsèdent, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. » C’est avec cette phrase que commence le roman Bonjour Tristesse, de Françoise Sagan, qui offre un tout autre visage de la tristesse, à l’exact opposé de cette émotion effrayante décrite par Estelle Ferrarese. Sur fond d’un éclatant soleil d’été, la narratrice peint ce sentiment comme « une soie énervante et douce » qui se « replie » sur elle. Loin d’être décapante, obscène et douloureuse, la tristesse dans ce roman se fait refuge, voire remède. Petit à petit, la narratrice apprend à l’accueillir comme une amie, que l’on fait entrer « les yeux fermés ». En acceptant de vivre sa tristesse, la jeune femme inaugure en douceur – et presque en volupté – le passage à la vie d’adulte. Telle qu’elle est racontée dans cet ouvrage, la tristesse est un sentiment presque sacré, à la fois enveloppant et initiatique.
Deux portraits-robots de la tristesse se font face. D’un côté, la version crue et hyperréaliste d’une émotion que l’on subit et qui nous foudroie. De l’autre, un sentiment que l’on explore, et que l’on peut presque arborer comme un trophée : la preuve d’une forme de maturité. La tristesse des sanglots est rude et laide. Celle de Sagan est douce est belle. Lequel de ces deux visages est le plus juste, le plus fidèle ?