La vie est ailleurs

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La vie est ailleurs

(cc) Paweł Kadysz / Tookapic

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Cet article est issu du numéro 39 de Philosophie magazine « 39 - mai 2010 », en kiosque le 29 avril 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Travailler fatigue. Le travail est un châtiment, à en croire l’Ancien Testament. Et selon les médecins d’aujourd’hui, c’est une maladie très répandue, d’autant plus redoutable que son antidote – l’inactivité – a les pires effets secondaires : dépression, anxiété, troubles psychosomatiques… Nous serions donc confrontés à cette désolante symétrie : certains souffrent de ne pas avoir d’emploi, les autres, de travailler.

Une telle description serait-elle exagérée ? Sans doute, mais les chiffres disponibles sur le sujet son alarmants. Au-delà du problème très médiatisé des suicides liés au travail (300 à 400 cas par an), l’Institut de veille sanitaire recommande, depuis 2007, « une surveillance régulière de la santé mentale des populations en activité professionnelle ». Selon le même institut, le mal-être au travail concerne 24 % des hommes et 37 % des femmes en activité. Il se traduit par les symptômes les plus divers : insomnie, eczéma, tachycardie, surtension, alcoolisme, dépression, dépendance aux somnifères ou aux anxiolytiques, mal de dos, troubles musculo-squelettiques (TMS)… Le coût de ces pathologies pour la Sécurité sociale, et tout simplement à l’échelle du revenu national, serait exorbitant… Mais pourquoi tant de maux ?

Le travail lui-même, au cours des trois dernières décennies, a subi une métamorphose considérable. Or toutes les conséquences, tant sur le plan sanitaire et social, que philosophique, n’en ont pas encore été tirées. D’abord, avec la mondialisation et les flux de délocalisation intenses qu’elle a générés, l’essentiel de la production matérielle, c’est-à-dire des tâches non qualifiées du secteur industriel, est désormais assuré par les pays émergents – au premier rang desquels la Chine, devenue manufacture du monde. Avec cette retombée pour les pays occidentaux en général et pour la France en particulier : le travail est aujourd’hui plus rare, le plein-emploi n’est plus garanti, et le secteur de la production immatérielle occupe la première place. En France, 8 personnes sur 10 n’exercent pas un travail concret, au sens où elles ne fabriquent aucun objet. Le travail immatériel est lui-même un domaine varié, qui englobe l’enseignement, le secteur recherche et développement, la comptabilité, la publicité, le journalisme, l’ingénierie, l’industrie culturelle, l’assistance sociale ou psychologique, la justice, la médecine, etc. Du coup, le problème de l’impact du travail sur la santé ne se pose plus dans les mêmes termes qu’à l’époque de la grande usine fordiste. Pour la majorité d’entre nous, la question n’est pas l’usure physique, mais mentale. Aux fractures, lésions, accidents du travail spectaculaires entraînant l’invalidité temporaire ou définitive, ont succédé des affections plus insidieuses, plus délicates à diagnostiquer, des déséquilibres psychiques ou psychosomatiques.

« Les philosophes ont continûment mis en garde leurs semblables contre la médiocrité d'une vie qui serait tout entière dévolue à la survie ou à l'accumulation de richesse »

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