Un grand concept expliqué
La “volonté générale” chez Rousseau, c’est quoi ?
Buste de Jean-Jacques Rousseau (détail), exécuté en 1779 par Jean-Antoine Houdon (1741-1828) d’après le masque mortuaire du philosophe. Terre cuite, piédouche en marbre. Exposé au musée des Beaux-Arts d’Orléans. © CC BY 2.0
Cette expression entrée dans le vocabulaire courant joue un rôle décisif dans la pensée politique de Rousseau. Distincte de la somme des volontés particulières, elle incarne la volonté du peuple et conditionne la quête du bien commun. Mais correspond-elle à une réalité, ou n’est-elle qu’une fiction inventée pour justifier un contrat social lui-même fictif ? Suivez le guide.
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En matière de politique, Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) adopte une attitude cartésienne. Il s’agit pour lui de trouver un fondement ferme et assuré à ce qui peut légitimer, de manière rationnelle, la base du corps social. Or le problème originel du politique est celui de l’harmonisation de deux grands genres métaphysiques contradictoires : l’un et le multiple. Comment assurer une vue commune à des individus dont les intérêts privés sont distincts et souvent opposés ?
“Renoncer à une partie de ses intérêts est une aptitude proprement humaine”
Autrement dit : comment un groupe hétérogène devient-il un peuple ? Rousseau répond en distinguant la simple agrégation (qui comme le suggère l’étymologie du mot ne formerait qu’un troupeau – grex en latin –, rassemblement dans un même espace d’individus sans que leur volonté soit engagée, car le berger ne demande pas au mouton son avis) de l’association, qui est « l’acte du monde le plus volontaire » (Du contrat social, 1762), celui par lequel « un peuple est un peuple ». Mais la volonté de s’associer pose deux problèmes : pourquoi se lier, et surtout comment ?
Parce que c’est notre projet !
S’agissant du motif, Rousseau rejette ceux fondés sur la contrainte : celui du besoin économique que Platon avait mis en avant au début de la genèse de sa cité idéale ; celui de la sécurité, argument privilégié par Hobbes pour sortir de l’état de nature où règne la guerre de tous contre tous. Il ne veut retenir que celui de la liberté. Mais pourquoi la liberté civile qui implique de se soumettre à une loi serait-elle préférable à la liberté naturelle dont jouit l’homme solitaire ? Parce que les hommes ne vivent plus isolés comme à l’état de nature. Obligés de partager un même espace, il faut qu’ils s’organisent et se moralisent. Mais, objectera-t-on, la morale ne présuppose-t-elle pas déjà l’existence de lois, d’instances éducatives ? Comment le pacte social pourra-t-il émerger d’êtres sans éducation ?
“La volonté générale est la capacité d’élever son point de vue pour vouloir le bien commun”
C’est là qu’intervient la volonté générale. Celle-ci n’est pas la somme des volontés particulières mais leur intégrale (au sens mathématique du terme), c’est-à-dire leur liaison possible, soustraction faite de leurs différences incompatibles. Or cette capacité à respecter la singularité de chacun tout en sachant « ôter les plus et les moins », c’est-à-dire les désirs individuels trop concurrentiels entre eux, nous est naturelle. Renoncer à une partie de ses intérêts est une aptitude proprement humaine.
C’est dans l’article « Droit » (section : droit naturel), que Rousseau écrit dès 1756 pour l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, que le philosophe le formule le mieux : la volonté générale est « dans chaque individu un acte pur de l’entendement qui raisonne dans le silence des passions sur ce que l’homme peut exiger de son semblable, et sur ce que son semblable est en droit d’exiger de lui ». La volonté générale n’est donc ni la majorité des volonté particulières, ni a fortiori celle de tous (l’unanimité), toutes deux obtenues par sommation : présente en chacun, elle est la capacité d’élever son point de vue à l’intérêt du tout et conséquemment de vouloir le bien commun : « Il y a souvent bien de la différence entre la volonté de tous et la volonté générale : celle-ci ne regarde qu’à l’intérêt commun, l’autre regarde à l’intérêt privé. »
La volonté générale, c’est la liberté… même dans ses contraintes
Comment actualiser une telle volonté ? C’est là tout l’enjeu du contrat social, qui repose sur la conviction que la volonté générale se manifeste dans l’instant même où, par confiance réciproque, chaque contractant prend le risque d’abandonner sa liberté naturelle pour acquérir sa liberté civile. D’où la célèbre formule du contrat :
“Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout”
Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social (1762), I, 6
Dans cet échange, le citoyen gagne l’égalité et donc la sécurité dans la liberté ; la force de l’union. La volonté générale définit ainsi la souveraineté du peuple. Si elle est contraignante, c’est pour le bien de chaque citoyen : « Quiconque refusera d’obéir à la volonté générale, y sera contraint par tout le corps : ce qui ne signifiera pas autre chose sinon qu’on le forcera à être libre » car « l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté ». Inaliénable, indivisible, la souveraineté du peuple qui définit la volonté générale fait qu’elle « est toujours droite ». Seule condition : qu’elle soit éclairée, car « jamais on ne corrompt le peuple, mais souvent on le trompe ». Méfiant à l’égard des factions qui se forment lors des délibérations, Rousseau ne croyait guère au parlementarisme.
Relire ces lignes écrites il y a plus de 250 ans est plus que recommandable dans notre démocratie en crise. Elles nous rappellent que c’est d’abord au citoyen de prendre conscience de l’intérêt de la collectivité en cherchant en lui-même la voix de la volonté générale.