Le sens de l’histoire
L’Amérique, un continent qui n’en finit pas d’être découvert
Carte des Amériques par le cartographe hollandais Frederik de Wit, 1660. Exceptionnellement détaillée pour l’époque, on remarque toutefois que la Californie y est représentée comme une île – une croyance alors très répandue et due à des informations cartographiques erronées du début du XVIIe siècle. © Norman B. Leventhal Map Center/CC BY 2.0
1492. On apprend la date par cœur à l’école. Le navigateur génois Christophe Colomb découvre l’Amérique pour le compte de la Couronne d’Espagne, alors qu’il cherchait à établir une nouvelle route vers le continent asiatique.
Mais cet épisode fondateur perd aujourd’hui de sa superbe. Il était déjà admis que des navigateurs nordiques avaient accompli le voyage transatlantique plusieurs siècles avant Colomb. Dans une étude parue dans la revue Nature, une équipe néerlandaise a pu cette fois-ci dater avec précision des ruines de bois à Terre-Neuve, au Canada, qui attestent de la présence de Vikings en 1021.
L’Amérique a donc été découverte, puis oubliée, et découverte à nouveau. Un chassé-croisé de l’exploration et de la géographie qui trace une histoire à rebondissements de ce que les anciens Grecs nommaient l’écoumène (οἰκουμένη), le monde connu. Surtout, ces nouvelles données historiques remettent en question le mythe de la modernité, qui a fait de la découverte de Christophe Colomb un moment inaugural et l’entrée dans l’histoire de l’Amérique : l’histoire longue du peuplement et des voyages en Amérique informe au contraire que le Nouveau Monde ne l’était qu’à nos yeux.
- La découverte de l’Amérique par Homo sapiens. Les premiers à poser le pied sur le continent américain ne sont ni des explorateurs vikings, ni des navigateurs génois. Ce sont des chasseurs-cueilleurs, Homo sapiens des premiers âges de l’humanité. Jusqu’à présent, les paléoanthropologues soutenaient que les premiers hommes seraient arrivés en Amérique il y a 13 000 ans par la Béringie, un pont terrestre qui existait autrefois entre l’Alaska et la Sibérie orientale et qui est aujourd’hui connu comme le détroit de Béring. Mais une étude parue en juillet 2020 dans la revue Nature a attesté la présence humaine dans une grotte, au Mexique, il y a environ 33 000 ans.
- L’hypothèse des Phéniciens et des Carthaginois. Si des Homo sapiens étaient déjà établis sur le continent américain depuis si longtemps, il est cependant admis que notre partie du monde était restée dans l’ignorance de leur existence jusqu’aux Vikings de l’an 1000. Ce n’est pas l’avis de l’historien des sciences italien Lucio Russo. Dans L’America dimenticata (« L’Amérique oubliée », Mondadori, 2013, non traduit), il affirme que les Phéniciens ou les Carthaginois connaissaient l’existence du continent, mais que ce savoir a été perdu pendant l’époque romaine. En témoigne par exemple, selon lui, la présence de peintures antiques qui représentent des ananas, fruits d’origine américaine.
- Les explorateurs Vikings au Vinland. Autour de l’an 1000, le navigateur islandais Leif Erikson emmène son équipage à l’Ouest, vraisemblablement en quête de nouvelles sources de bois, et arrive dans l’actuel Canada, qu’il nomme « Vinland » – ce qui signifie a priori « Terre du vin » – et qui alimentera la littérature et l’imaginaire islandais. Cela correspond aux vestiges de bois de l’Anse-aux-Meadows, en Terre-Neuve, datés avec précision au carbone 14 autour de l’année 1021 par l’étude parue dans Nature. Mais les sagas des Islandais racontent que des Vikings s’installent déjà au Groenland dès 980.
- Le Nouveau Monde est-il nouveau ? Lorsque le récit populaire fait de Christophe Colomb le premier découvreur de l’Amérique, on laisse entendre qu’avant, il n’y avait rien. Comme si ce qui n’était pas découvert pour nous, la terra incognita, n’existait pas encore tout à fait et qu’il fallait que le réel passe par le tamis de la connaissance européenne, de la carte et du savoir, pour prendre sa consistance. À en croire le récit de Christophe Colomb pionnier, le continent américain ne serait entré dans l’histoire qu’à l’instant où il a été découvert et où, justement, nous lui avons donné le nom d’un navigateur florentin, Amerigo Vespucci (le terme d’« America » a en effet été forgé en 1507 par le polymathe alsacien Mathias Ringmann et le cartographe souabe Martin Waldseemüller). Avant cela, une terre sans nom et sans histoire, réduite à un pur présent. Un « Nouveau Monde », c’est-à-dire un désordre primordial et infantile, la terre vierge et ses sauvages, « l’index d’une bonne nature enfouie, d’un sol natif recouvert, d’un “degré zéro” », comme l’écrivait Jacques Derrida dans De la grammatologie (Éditions de Minuit, 1967) avec ce que cela implique d’imaginaire de défrichement, de rêve pionnier, de possibilité de capture et d’appropriation. Dans le même livre, Derrida s’applique justement, en ce qui concerne la langage, à la déconstruction de ce mythe d’un fond originel ; il n’y a jamais de pur commencement, il n’y a ni degré zéro ni origine, tout ce qui s’annonce comme un début s’abreuve à des antécédents. L’histoire des découvertes successives et le peuplement par Homo sapiens, trente fois millénaire, contraint le mythe moderne de Christophe Colomb à une telle humilité.