La lettre du mardi

“Le Comte de Monte-Cristo” ou la théodicée du bonheur

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“Le Comte de Monte-Cristo” ou la théodicée du bonheur

Anaïs Demoustier et Pierre Niney dans le film Le Comte de Monte-Cristo (2024), réalisé par Matthieu Delaporte et Alexandre de La Patellière. © Jérôme Prébois/2024 Chapter 2/Pathé Films/M6

« Remué par l’extraordinaire destin du Comte de Monte-Cristo, que je suis allé voir en famille ce week-end au cinéma, j’ai été surpris de découvrir, derrière le récit attendu d’une magnifique vengeance, la présence insistante d’un enjeu existentiel dont la force explique peut-être le succès du film. Mérite-t-on son propre bonheur ? Pourquoi l’homme heureux veut-il croire que son bonheur est mérité ? C’est la question positive au fondement de tous les grands codes éthiques, d’après Max Weber. Et peut-être aussi de l’itinéraire d’Edmond Dantès…

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“Quant à vous, Morrel, voici tout le secret de ma conduite envers vous : il n’y a ni bonheur ni malheur en ce monde, il y a la comparaison d’un état à un autre, voilà tout. Celui-là seul qui a éprouvé l’extrême infortune est apte à ressentir l’extrême félicité. Il faut avoir voulu mourir, Maximilien, pour savoir combien il est bon de vivre. Vivez donc et soyez heureux, enfants chéris de mon cœur, et n’oubliez jamais que, jusqu’au jour où Dieu daignera dévoiler l’avenir à l’homme, toute la sagesse humaine sera dans ces deux mots : Attendre et espérer !” C’est ainsi que s’achève Le Comte de Monte-Cristo (1844-46), le roman d’Alexandre Dumas… et le film de Matthieu Delaporte et Alexandre de La Patellière, avec dans le rôle phare d’Edmond Dantès l’acteur Pierre Niney. L’adaptation cinématographique prend de nombreuses libertés avec le roman. Le fond politique de l’intrigue, évident chez Dumas, est minoré. Dantès, jeune fils de domestique devenu capitaine de vaisseau grâce à son héroïsme et fiancé de la jeune et belle Mercédès, avant de se retrouver pendant quinze longues années enfermé dans les geôles du château d’If, au large de Marseille, pour une fausse accusation de bonapartisme, et de s’échapper à la nage afin de prendre sa revanche, fait vibrer, dans sa geste individuelle qui commence en 1815, l’épopée napoléonienne. Mais il est un enjeu central qu’illumine le film, alors qu’il est passé au second plan dans la mémoire collective – qui n’a retenu que l’histoire d’une époustouflante vengeance : la question du bonheur.

“Vivez et soyez heureux, enfants chéris de mon cœur”, affirme Dantès dans la lettre en forme de testament spirituel qu’il adresse à ses protégés avant de reprendre la mer, une fois son œuvre accomplie. Cette quête du bonheur, trempée dans la confrontation avec les autres et avec la mort, est tendue chez Dantès par une inquiétude métaphysique, celle de sa légitimité au regard du dessein indéchiffrable de Dieu – “jusqu’au jour où Dieu daignera dévoiler l’avenir à l’homme”, nous ne pouvons qu’“attendre et espérer” que notre aspiration était fondée. Mais dès le départ, alors qu’il est encore enfermé au château d’If et s’incline devant son compagnon d’infortune, l’abbé Faria, qui lui a livré avant de mourir le secret du trésor de Monte-Cristo, Dantès s’écrie : “Mourir ! oh non ! ce n’est pas la peine d’avoir tant vécu, d’avoir tant souffert, pour mourir maintenant ! […] Non, je veux vivre, je veux lutter jusqu’au bout ; non, je veux reconquérir ce bonheur qu’on m’a enlevé.” Plus tard, lorsqu’il abat ses cartes devant ses ennemis (comme Danglars), il assume son empressement à rétablir, pour lui et pour les autres, le bonheur qu’on lui a retiré : “On est toujours pressé d’être heureux, monsieur Danglars, car lorsqu’on a souffert longtemps on a grand-peine à croire au bonheur.” Bref, cette intrigue éthique positive est plus qu’insistante. Elle double constamment l’intrigue négative de la vengeance sur les autres.

Dans la Généalogie de la morale (1887), Nietzsche soutient que celui qui, comme Edmond Dantès, trouve dans la comparaison de son sort avec celui de ses semblables le ressort de son action, obéit à une morale du ressentiment et de la vengeance, initiée par le christianisme. Alors que le véritable grand homme est celui qui se montre capable d’une pure affirmation de soi, indépendante des autres, selon une morale aristocratique, plus proche des Grecs. Les hommes de haute naissance, affirme Nietzsche, ont “le sentiment d’être les ‘heureux’ ; ils [n’ont] pas besoin de construire artificiellement leur bonheur en se comparant à leurs ennemis”.

Dans sa Sociologie de la religion, Max Weber a pris le contrepied de l’idée de Nietzsche. Selon lui, la morale n’est pas que l’outil de révolte des faibles contre les forts. Elle procède d’un besoin universel de justification que tous, les gagnants comme les perdants, ressentent. “L’homme heureux se contente rarement du fait d’être heureux ; il éprouve de surcroît le besoin d’y avoir droit. Il veut aussi être convaincu qu’il ‘mérite’ son bonheur, et surtout qu’il le mérite par comparaison avec d’autres… Le bonheur veut être ‘légitime’.” Pour Weber, c’est la fonction ultime des grands codes religieux. Ils ne rendent pas seulement compte de la compatibilité du mal avec l’existence supposée de Dieu – ce qui fait d’elles des “théodicées” (du grec theos, Θεός, “Dieu”, et dikê, δίκη, “justice”). Elles visent à justifier la possibilité du bonheur, pour ceux qui le cherchent comme pour ceux qui l’ont trouvé : “Si l’on entend par l’expression générale de ‘bonheur’ tous les biens que constituent l’honneur, la puissance, la possession et la jouissance, nous avons là la formule la plus générale du service de légitimation que la religion devait rendre aux intérêts externes et internes de tous les dominants, les possédants, les vainqueurs, les bien-portants, bref, de tous les heureux : la théodicée du bonheur.” Devant l’émotion si forte provoquée par le personnage de Monte-Cristo, je suis tenté de penser qu’aujourd’hui, alors que déclinent les religions et la morale, il revient peut-être à la littérature, au cinéma – et à la philosophie ? – de nous proposer une “théodicée du bonheur”. »

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