Le labeur ou la fin de l’innocence
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Cet article est issu du numéro 6 de Philosophie magazine « 6 - février 2007 », en kiosque le 25 janvier 2007. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Au Pérou, en Inde ou au Sénégal, pour des millions d’enfants, le travail est synonyme de survie. Ils sont des milliers à s’organiser en « syndicats » pour défendre leurs droits. Progrès indéniable pour leur quotidien, cette lutte les entraîne prématurément dans le monde adulte et modifie leur statut juridique et politique.
À New Delhi, les travailleurs commencent tôt, très tôt. Et ils sont jeunes. Harun a 11 ans, il se lève chaque matin à 5 heures pour ramasser, avec quatre ou cinq « collègues » de son âge, les ordures de la capitale indienne, collecter des chiffons et des tissus. « Le travail est très dur, à cause du poids des sacs et des kilomètres qu’il faut parcourir chaque jour, nous explique-t-il au téléphone. Mais c’est toujours mieux que d’être employé de maison ! À 3 heures de l’après-midi, on a fini et après on peut faire ce qu’on veut. »
Selon une estimation du Bureau international du travail (BIT), environ 191 millions d’enfants, entre 5 et 14 ans, travailleraient dans le monde [1]. Une réalité qui touche principalement l’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine. Mais le phénomène n’épargne pas tout à fait le monde « développé », notamment les États-Unis et plusieurs pays d’Europe du sud et centrale : de la traditionnelle livraison de journaux au travail des jeunes latino-américains dans les exploitations fruitières de Floride, en passant par les cireurs de chaussures lisboètes et autres vendeurs de tickets de loterie. Il n’y a cependant que dans les pays du tiers-monde que l’on voit des enfants travailleurs s’organiser pour défendre leurs droits. Un phénomène en pleine expansion. Ils s’appellent Nats (Niños y adolescentes trabajadores, Enfants et adolescents travailleurs) en Amérique latine, Butterflies (papillons) en Inde, EJT (Enfants et jeunes travailleurs) en Afrique. Ils sont des dizaines de milliers de petits « syndiqués » à revendiquer l’amélioration de leurs conditions de travail.
Le mouvement est né au Pérou dans les années 1970 à l’initiative des Jeunesses ouvrières chrétiennes (JOC). Des organisations se sont constituées dans le but de protéger et d’améliorer les conditions d’existence et de travail des enfants des rues de Lima. Naît alors, en 1978, le Mouvement des jeunes travailleurs enfants d’ouvriers chrétiens (Manthoc), qui essaime vite dans d’autres villes du pays. À tel point qu’en 1996, toutes ces structures se fédèrent au sein du Mouvement national des organisations de jeunes travailleurs du Pérou (MNNATSOP) (lire l’encadré). Rapidement, des structures similaires émergent en Inde, en Asie du Sud-Est et en Afrique, toujours dans le but, pour les enfants, de se constituer en force sociale. La logique est claire : ces enfants n’ont pas le choix, ils doivent travailler pour survivre, il faut donc faire en sorte que leur traitement soit aussi tolérable que possible. Après une première rencontre internationale à Kundapur en Inde, en 1996, les organisations d’enfants ont signé une déclaration des droits des enfants travailleurs (lire encadré page 26).
«Le travail des enfants pose la question du conflit entre une approche pragmatique et les principes juridiques et éthiques, entre les fait et le droit»
Harun, lui, travaille « depuis deux ou trois ans ». Avec ses amis rag-pickers (chiffonniers), il est membre des Butterflies in Delhi, une organisation créée en 1988, qui regroupe les « papillons » travailleurs indépendants de la capitale et tente de se constituer en syndicat. Le scénario est à peu près partout et toujours le même : un groupe d’enfants qui parlent de leurs problèmes, une solidarité qui s’organise, une ONG « adulte » qui relaie leurs revendications auprès des autorités et des employeurs. Les acquis gagnés, loin d’être dérisoires pour eux, ont le mérite d’être concrets. À Dakar, les petites bonnes ont obtenu de pouvoir dormir hors du domicile de leur employeur ; à Lima, la police protège les enfants des rues du racket et des agressions ; à New Delhi et à Bangalore, une école adaptée aux besoins des jeunes travailleurs et à leurs horaires a été construite. Et même une banque, la banque de Butterflies, « un coffre pour garder l’argent, parce que sinon les grands nous le prennent », raconte Harun sur la ligne grésillante du siège de l’association où nous l’avons joint avant qu’il n’assiste aux cours de 19 heures. L’école, Harun n’y va que quand il en a l’envie… et le courage. « De temps en temps, confie-t-il, pour apprendre à lire, écrire et compter. »